Culture

Les dessinateurs aussi s’engagent !

Publié le 10 avril 2017

Par leur coup de crayon, des auteurs et dessinateurs regroupés en associations interpellent, informent, servent au dialogue culturel… Futile ? Sous-genre ? Le dessin prend sa revanche et s’engage pour changer le monde.

La scène se passe dans une région reculée d’Amazonie. Laure Garancher est en mission pour l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et des chefs indiens ou marrons lui martèlent : « Le matériel de sensibilisation que vous utilisez à l’OMS ne fonctionne pas ! ». Le constat est clair : conçues loin des populations et sans scénariste, les campagnes de prévention contre le paludisme ou la fièvre jaune ne parlent à personne. « Ils n’avaient aucune idée de ce qu’on voulait dire avec nos supports ! », se souvient la fonctionnaire internationale.

Alors Laure fait appel à sa seconde casquette : auteure et illustratrice. Avec deux autres auteurs (Wilfrid Lupano et Mayana Itoïz) et le soutien de l’OMS, elle retourne en Amazonie. Pendant plusieurs semaines, les auteurs écoutent et travaillent sur des problématiques de santé avec des communautés indigènes. Dans le village surinamais de Kwamala, les habitants contribuent au choix des personnages, des costumes et à la réalisation du storyboard. A l’arrivée, quatre planches très colorées qui dénoncent de manière métaphorique les ravages de l’alcoolisme dans la communauté.

"Un grand danger menace le village", avertit le léopard. Une BD pour sensibiliser les communautés indigènes aux méfaits de l'alcoolisme. Par Wilfrid Lupano, Mayana Itoïz et Laure Garancher.
« Un grand danger menace le village », avertit le léopard. Une BD pour sensibiliser les communautés indigènes aux méfaits de l’alcoolisme. Par Wilfrid Lupano, Mayana Itoïz et Laure Garancher.

« Cette expérience a été un choc positif. Avec ma casquette OMS, je n’avais jamais eu la même facilité à rentrer en contact avec ces populations », raconte Laure. La bande dessinée a aussi un pouvoir de dialogue culturel. « Les gens osent nous critiquer et sont capables d’émettre un jugement car nous n’arrivons pas comme des experts ». Grâce à l’intermédiaire du dessinateur, le dessin devient alors un outil de dialogue communautaire efficace.

A leur retour en France, les trois auteurs, très vite rejoints par d’autres, créent l’association The Ink Link. « Le but est de faire, par le dessin, le lien entre les bénéficiaires, les experts et les ONGs », résume Laure. Un dessinateur-scénariste a par exemple élaboré avec les bénévoles, les jeunes, les familles et les salariés de la Fondation des Apprentis d’Auteuil, un guide des attitudes permettant d’améliorer le dialogue entre tout le monde.

les-mots
« Les mots », par le scénariste Augustin Lebon, avec la complicité des bénévoles et des bénéficiaires de la Fondation des Apprentis d’Auteuil
Un langage universel au secours de la paix

Mais le dessin peut aussi, à travers les débats et réflexions qu’il entraîne, faire avancer la paix et la démocratie, rien que ça ! « Les enfants sont très interpellés. Cela provoque chez eux des points de vue très tranchés », explique Anna Sollogoub, de Cartooning for Peace. Cette association regroupe des dessinateurs de presse, qu’elle considère comme des « baromètres de la liberté de la presse dans le monde». Elle intervient dans les écoles pour aborder des sujets comme le vivre-ensemble, l’environnement ou la liberté d’expression. Après le choc des attentats de 2015 et 2016 en France, par exemple, le dessin a aidé les élèves à s’exprimer.

liberte
« Censure & liberté d’expression », par le Canadien Coté, membre du réseau de dessinateurs Cartooning for peace
This is box title
L’association Cartooning for Peace est née en 2006 à la suite de l’affaire des caricatures danoises, à l’initiative de Plantu et du secrétaire général de l’ONU Kofi Annan. Ses missions : promouvoir une culture de paix et de démocratie, favoriser la reconnaissance des dessinateurs de presse et soutenir ceux qui sont menacés ou empêchés dans l’exercice de leur métier. Parmi ses 162 membres, des artistes comme le Malaisien Zunar, qui dénonce la corruption dans son pays, ou le Turc Musa Kart, emprisonné depuis fin 2016.
BD engagée et reportages en cases

Les cases et les bulles peuvent aussi révéler des héros oubliés et des causes ignorées. Dans Palestine, Joe Sacco raconte le combat des Gazaouis. Rural ! d’Etienne Davodeau décrit l’impuissance de paysans bios face à la planification d’une autoroute. Philippe Squarzoni s’attaque au changement climatique avec les 500 pages très documentées de Saison Brune. Et Kkrist Mirror met en cases un éclairage sur la déportation des tsiganes par le gouvernement de Vichy.

Cette BD dite « engagée », « reportage » ou encore « documentaire » a d’ailleurs son festival annuel près de Cholet, organisé par l’association Bandes à part !

say-yess_festival-bandes-a-part-soiree-debat-les-colonies-fr-par-la-bd-avec-otto-t-et-gregory-jarry
Débat sur les colonies françaises dans la BD lors du festival de la BD engagée, à Cholet, organisé par l’association Bandes à part

« Il y a un mouvement général dans la BD qui permet d’aborder des sujets moins conventionnels et de traiter du réel en partageant un point de vue », explique Jeff Porquié, dessinateur et collaborateur de la Revue Dessinée. Créé par des auteurs de BD, ce trimestriel propose des reportages dessinés inédits. Comme l’enquête « Les frontières de la honte », à propos du fonctionnement de l’agence Frontex et de ses effets désastreux. La journaliste Taina Vernonen a apporté la matière factuelle et Jeff Porquié son trait, son regard et sa sensibilité. « Avec la BD, on peut faire passer des informations brutes d’une manière qui touche les gens », constate la journaliste.

Une case de l'enquête "Energies extrêmes", sur les gaz de schiste, publié dans La revue dessinée par Sylvain Lpoix et Daniel Blancou
Une case de l’enquête « Énergies extrêmes », sur le gaz de schiste, publié dans la Revue Dessinée par Sylvain Lapoix et Daniel Blancou

Les premières planches du reportage – qui énoncent faits et chiffres sur la lutte contre les migrations clandestines – sont ainsi peuplées des corps sans vie de migrants anonymes. Une volonté d’interpeller, voire de choquer, tout en apportant de l’information. Le 9e art n’a pas fini de s’engager… et de nous faire réagir.

say-yess_la-revue-dessinee_frontieres-de-la-honte
Une planche des « Frontières de la honte », reportage de Taina Vernonen et Jeff Porquié pour la Revue Dessinée
Image writer

Rédigé par

Pauline Bian-Gazeau

0 commentaire

Cliquez sur le + pour voir les commentaires. Et remplissez le formulaire ci-dessous pour commenter un article.
Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Sur le même thème

Décryptage

  • Co-création : entreprises classiques et sociales alliées pour la bonne cause

    Lire la suite
  • Modèle économique entreprise ESS

    À quoi ressemble le modèle économique d’une entreprise de l’ESS ?

    Lire la suite
  • Recycles © Kamel Secraoui

    Quand les chambres à air deviennent ceinture et les mobiles retrouvent une jeunesse

    Lire la suite
  • L’ESS, à quoi ça sert ?

    Lire la suite

Say yess tv

  • Ensemble, ici et maintenant

    icone-youtube-play

    Par: Step Aside Project

  • L’affranchi jardinier

    icone-youtube-play

    Par: Step Aside Project

  • Le tourisme m’a sauvé

    Alternative Urbaine à Paris - Solidarum
    icone-youtube-play

    Par: Solidarum

Nos derniers articles

Social, solidaire, etc.

Où et comment s’informer sur l’économie sociale et solidaire ?

Il n’y a pas que Say Yess dans la vie !

Rédigé par Say Yess
le 31 juillet 2018 En savoir plus

Culture

Des librairies de ville en ville, pour recréer du lien

A vélo ou en camion, ils ont décidé de se lancer sur les routes de leur territoire pour apporter la culture au plus près des habitants. Embarquement dans la tournée des libraires itinérants.

Rédigé par Jérémy Pain
le 24 juillet 2018 En savoir plus

Culture

Bronzez solidaire !

Une petite sélection de livres dévorés par la rédac de Say Yess, à glisser dans ses valises...

Rédigé par Say Yess
le 19 juillet 2018 En savoir plus

Afin d'améliorer votre expérience, Say Yess utilise des cookies. En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation des cookies, pour nous aider à analyser les audiences de ce site.
En savoir plus
Votre commentaire a bien été soumis. Il est en attente de validation.