Culture

Le cinéma, outil d’émancipation intellectuelle

Publié le 26 août 2016

Été rime avec cinéma en plein air et festivals de films… qui peuvent faire sacrément réfléchir. Focus sur une association qui utilise l’image pour élargir les horizons de jeunes en rupture.

Chaque année, des jeunes de la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ) de la France entière endossent un costume prestigieux, celui de juré de festival de courts métrages. Avec l’opération Des cinés, la vie !, organisée par le réseau d’associations Passeurs d’Images, le cinéma devient un outil de sensibilisation à l’image mais aussi à la citoyenneté.

« Le cinéma est pour nous un moyen d’amener les jeunes à réfléchir sur les images qui les entourent de façon permanente », constate Patrice Lhuillier, chargé de projet Des cinés, la vie !. L’un des participants* ne sera plus dupe : « En fait, les films et les images, c’est une sorte de manipulation de nos émotions ».

Après avoir vu 12 films sur une même thématique (cette année, celle des « contrastes » ), les jurés remettent un prix au réalisateur lauréat, à la Cinémathèque de Paris. Un moment fort qui a vu récompenser par exemple, en 2013, La Meilleure façon de tracer, de L’Amicale du réel, qui suit un groupe de jeune Lillois adeptes du Parkour, pratique urbaine spectaculaire qui met l’accent sur le dépassement de soi. Autre court-métrage distingué, en 2014 : Fais croquer, de Yassine Qnia (un extrait ici). Le film retrace le quotidien du jeune Yassine, sur le point d’atteindre son rêve : réaliser un film, malgré les aléas de la vie et de l’amitié. En dix ans, 9.300 jeunes se sont prêtés au jeu, au fil de 5.800 séances.

Réfléchir à la place des jeunes dans la société

Les projections organisées par la PJJ amènent souvent à une déconstruction des a priori sur la place des jeunes dans la société ou sur la notion de normalité. Une ancienne participante a beaucoup apprécié La Falaise, de Faouzi Bensaïdi, qui suit deux jeunes frères marocains en quête d’identité et de territoires, de petits boulots en petits boulots : « C’est un court métrage touchant et dramatique qui permet de relativiser la situation des adolescents en France ». A propos de « Guy Moquet » de Demis Herenger, film lauréat en 2016, un autre jeune résume : « Guy Moquet est courageux, rêveur et romantique, ça change un peu de ce qu’on dit sur les jeunes de cité. »

Essolh Adil, des Services Territoriaux Éducatifs de Milieu Ouvert (STEMO) de Strasbourg, a été l’un des premiers éducateurs à se lancer dans l’aventure. Aujourd’hui, ils sont plus de 370. « En 2006, j’ai découvert l’opération comme un miracle. J’organisais des projections pour les jeunes mais je me cantonnais à des films proches de leur vécu. Cela me dérangeait, j’avais le sentiment de les enfermer là-dedans », se souvient-il.

Avec les courts-métrages, les sujets sont parfois extrêmement éloignés du quotidien des jeunes jurés. Ils se confrontent à un inconnu qui fait naître des débats. L’un d’eux s’enthousiasme : « Je ne pensais pas qu’on pouvait avoir des opinions aussi différentes sur un film. En discutant, on découvre des choses nouvelles. Quand on comprend l’histoire on se sent plus intelligent. »

Qu’aurais-je fait à la place du personnage ?

« Une étude canadienne démontre que plus les jeunes ont de vocabulaire, moins ils sont enclins à la violence, poursuit l’éducateur. Or l’image convoque le langage, elle provoque des émotions, des sensations sur lesquelles on veut mettre des mots, échanger. »

En somme, pour ces jeunes souvent décrocheurs scolaires, les films deviennent un outil d’émancipation intellectuelle. En proposant leur propre interprétation, ils réalisent qu’ils ne sont pas condamnés à des attitudes moutonnières. « On se demande toujours ce qu’on aurait fait à la place des personnages. Par exemple, dans Bonne nuit Malik, de Bruno Danan, le fait d’avoir à choisir entre son travail ou son ami, sa communauté, est difficile. Si j’étais à la place du personnage je serais très mal à l’aise », détaille un jeune juré.

Plutôt que d’« éducation à l’image », Essolh Adil parle de « culture du regard », cet instant où les spectateurs découvrent que leur regard enrichit celui de l’autre et inversement.

Cet éveil cinématographique pousse même certains jeunes à passer derrière la caméra pour se transformer en réalisateurs en herbe, avec les films d’atelier PJJ. « Rappelons que François Truffaut était décrocheur scolaire et qu’il trouvait refuge dans les salles de cinéma pour échapper aux disputes de ses parents. C’est ainsi que s’est développé son regard, son ouverture au monde, à la culture », conclut Adil Essolh, comme un clin d’œil.

* Les citations des jeunes ont été recueillies par l’association Passeurs d’images et anonymisés pour respecter le droit à « l’oubli » de ces personnes suivies par la PJJ.

Education à l’image… On tourne !

Une autre action d’éducation à l’image propose d’emmener des groupes de jeunes en festivals pour visionner des films mais aussi interviewer des professionnels du cinéma. Les festivals auxquels ils sont invités sont nombreux et ouverts à tous. Parmi eux :
Du 12 au 14 août : Ni vu! Ni connu ! à Nannay, en Bourgogne
Du 20 au 27 août : Rencontre cinéma de Guindou, dans le Lot
Du 26 août au 3 septembre : Festival Silhouette, à Paris
Du 2 au 10 septembre : Festival Off-Courts à Trouville, en Normandie

D’autres associations d’éducation à l’image :
1001 images
Ecran Libre
Du grain à démoudre
Ciné Woulé Company (Martinique)
La Trame

Des événements de cinéma en plein air :
Paris : Images in le 18e
Toulouse : A la Cinémathèque
Bordeaux : Cinésites.
Lyon : L’été en Cinémascope.
Nantes : Aux heures d’été

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Rédigé par

Célia Prot

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