Solidarités

Investisseurs solidaires pour propriétaires en galère

Publié le 18 août 2016

Vendre sa maison, en devenir locataire. La racheter et redevenir propriétaire : cela s’appelle le portage immobilier solidaire. C’est ce que propose Stayhome, “Rester chez soi”, depuis 2011 pour aider les propriétaires à sortir du surendettement et éviter la saisie de leurs biens.

Toujours pas. Ce lundi matin, quand Annette est allée voir son potager, rien n’était encore sorti de terre. A Saint-Georges-Lès-Baillargeaux, près de Poitiers, l’hiver doux a fait place à un printemps frileux. Mais la sexagénaire reste patiente. En se retournant, elle a pu admirer quelques secondes sa maison. Cela fait vingt-deux ans qu’elle y vit. Un de ses enfants est même né dans ce pavillon. Sa terrasse en hauteur, ses fleurs jaunes et violettes peintes sur les murs. Mais surtout, ce qu’elle préfère, sa vue dégagée sur de grands champs de colza.

Et dire qu’un temps, elle a cru qu’elle devrait quitter définitivement les lieux. En 2005, son mari s’en va. « Du jour au lendemain, je me suis retrouvée à tout gérer avec, pour seul salaire, un mi-temps de conseillère en communication chez Orange », confie Annette. Le début d’une galère longue de dix ans entre comptes à découvert, dettes impayées et coups de fils incessants de la banque.

« Je ne mangeais plus rien »

« La seule solution, c’était de vendre la maison », souffle-t-elle au fond d’un fauteuil en cuir rose.  En 2012,  fichée à la Banque de France, Annette n’a plus le droit d’emprunter. Sa détresse financière prend le pas sur sa joie de vivre. « La banque m’appelait quatre à cinq fois dans la journée, c’était dur, raconte-t-elle avec un sourire crispé. J’étais obligée d’éteindre mon portable au bureau, ils m’appelaient même le samedi… Je ne mangeais plus rien ». Son cauchemar prend fin en 2015, lorsqu’en surfant sur Internet, elle découvre Stayhome, “Rester chez soi”, une start-up montpelliéraine.

La plateforme lui a proposé une solution innovante pour son crédit de 80.000 euros : le portage immobilier solidaire. Le principe de Stayhome est simple, mais va changer son quotidien. Il permet à des propriétaires surendettés de se faire racheter temporairement leur maison par des investisseurs solidaires. Objectif : éviter la saisie du bien. L’argent de la vente permet de couvrir l’intégralité de leurs dettes.

Personne ne déménage pour autant. L’ancien propriétaire devient locataire et paie des mensualités réduites, le temps de se refaire financièrement. Pour Annette, tout est allé très vite. « En moins de deux semaines, un investisseur s’était manifesté et quatre autres ont suivi, sourit-elle. Avec le portage immobilier, j’ai pu rester chez moi. »

Son pavillon a été racheté provisoirement par des investisseurs solidaires réunis par Stayhome. Ils ont payé 97.450 euros. Aujourd’hui, elle ne paye plus que 683 euros pour sa maison de 110m2, contre près de 800 euros précédemment.

Annette pourra redevenir propriétaire de sa maison pour  un peu plus de 100 000 euros. « Je mets de l’argent de côté. Je me refais une santé financière et une santé tout court« , sourit-elle, apaisée. Ces économies vont lui permettre de racheter son pavillon en 2020, comme le contrat de vente avec les investisseurs le prévoit. « Là, maintenant, c’est fini. Quand j’ai signé, quand on m’a dit que tout ça était terminé, je me suis sentie comme la Reine des Neiges : libérée ! »

« Personne n’est à l’abri du surendettement »

La situation d’Annette n’est pas isolée. En 2015, on dénombrait 225.709 propriétaires fichés à la Banque de France, dont 15.000 se sont fait expulser de leur logement. Christian Lachaux, co-fondateur de Stayhome, a connu cette descente aux enfers : « J’étais en surendettement, mes biens ont été saisis, j’ai mis beaucoup de temps à me redresser. La situation était catastrophique. »

Pour cet entrepreneur alors malheureux, le salut vient de Patrick Drack. A la fin des années 2000, ce banquier traverse une crise de vocation. « Patrick en avait marre de voir des personnes prises dans un engrenage sans que les banques n’apportent de solutions, et de voir ces situations se répéter », explique Christian.

En 2011, le banquier démissionne. Avec Christian Lachaux, il lance Stayhome. Comme lui, tous leurs clients ont connu des difficultés liées à des accidents de la vie. Les exemples sont parfois tragiques. « L’un d’eux a perdu sa femme lors de l’incendie de sa maison, raconte Stéphane. L’assurance n’a pas pris en charge tous les travaux de rénovation. Notre client a dû s’endetter pour financer le reste, mais il ne pouvait pas continuer à travailler autant qu’avant, bouleversé par la perte de sa femme. Ses revenus ont brutalement baissé ; il s’est fait rattraper par les charges puis par le paiement d’anciennes dettes. Sa banque l’a lâché ».

Selon Christian Lachaux, Stayhome ne vient pas en aide à des personnes « accros aux crédits à la consommation. Ça peut arriver à n’importe qui, personne n’est à l’abri du surendettement », insiste-t-il.

Une fibre solidaire récompensée

Dans le cadre du portage, les loyers offrent aux investisseurs une rentabilité de 6,5%. L’entreprise, elle, prend une commission sur chaque dossier financé équivalente à 6% de la vente du bien. « Si on comptait sur des investisseurs purement solidaires, on n’aurait pas mis en place cette plus-value », assure Christian Lachaux.

Pour Marc-Olivier, l’un de ces investisseurs solidaires, plutôt que de choisir entre rentabilité et solidarité, il préfère parler d’« un mix des deux ». « Je cherchais un investissement qui rapporte mais qui serve aussi à quelque chose, qui puisse aider quelqu’un », confie-t-il. Le dossier d’Annette l’a touché : « Je comprenais sa situation ». Rodolphe, un autre investisseur, avoue: « Le concept me plaisait bien mais ce n’est pas l’aspect social qui m’a séduit avant tout ».

Aujourd’hui, le fichage à la Banque de France intervient à partir de deux mois d’impayés. Stayhome est de plus en plus sollicité. En 2016, la plateforme table sur un chiffre d’affaires « qui se compte en centaines de milliers d’euros », avec une centaine de clients et près d’une soixantaine de candidatures par jour.

Christian Lachaux se défend d’avoir monté un modèle économique qui repose sur des situations désespérées. « On n’est pas là pour faire du chiffre d’affaires », insiste-t-il. L’an dernier, Stayhome s’est vu remettre le label “entreprise solidaire” par la préfecture de l’Hérault et a intégré le pôle “Réalis” de la région Languedoc-Roussillon, consacré aux entreprises de l’économie sociale et solidaire. Elle vient par ailleurs de recevoir 750.000 euros d’un fonds d’investissement spécialisé dans l’accompagnement de projets sociaux, PhiTrust Impact Investors.

Les deux cofondateurs refusent de viser le système bancaire dans son ensemble. « Il ne faut pas jeter la pierre aux banques, explique Christian Lachaux. Elles ont des critères bien précis, des conditions qui font qu’elles ne peuvent pas s’adapter aux situations personnelles de chacun ».

Ces critères, ces conditions, ce sont les mots qui revenaient à Annette lorsqu’elle cherchait une issue à la spirale dans laquelle elle s’enfonçait jour après jour. « Le portage immobilier solidaire a été une vraie bouffée d’oxygène », avoue-t-elle. Bien qu’elle n’ait jamais rencontré ses investisseurs, la bientôt retraitée s’est promis de les remercier. Pas tout de suite, mais « à la fin », comme elle le dit pudiquement. Ce jour-là, la maison dans laquelle elle vit sera, enfin, de nouveau la sienne.

L'auteur de l'article

Clémence Barral est diplômée du CFJ Paris. Elle a remporté le 1er prix du prix Gide.

1er Prix_Clémence Barral« L’économie sociale et solidaire ne m’était pas inconnue. Depuis quelques années, des amis m’ont sensibilisée à cette cause. Ils sont entrepreneurs sociaux en France ou à l’étranger et leurs projets me séduisaient. Lorsque j’ai appris que je pouvais candidater au Prix Charles Gide, je n’ai pas hésité une seule seconde, je voulais aller à la rencontre de ceux qui mettent l’Autre au cœur de leur projet économique.

C’est ainsi qu’en cherchant, en fouillant, en explorant, j’ai découvert le principe du « portage immobilier solidaire ». Un mécanisme de rachat immobilier temporaire qui permet de sauver des propriétaires surendettés, lâchés par leur banque, fichés à la Banque de France et sur le point d’être saisis de leurs biens. Un thème qui m’a particulièrement tenu à cœur puisqu’il met en plus en évidence, à mon sens, les limites d’un système : le système bancaire. Venant d’un parcours juridique, me pencher sur ce sujet m’a par ailleurs permis d’explorer un nouveau domaine, celui de l’enquête économique. »

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Rédigé par

Clémence Barral

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