Projets inspirants, créateurs inspirés

Les Malteurs Echos, une autre économie du champ à la chope

Publié le 4 août 2015

En Ardèche, une coopérative transforme de l'orge bio en malt à destination des brasseurs rhônalpins. Et tente de créer une filière locale, en appliquant les principes de l'économie sociale et solidaire.

Il y a encore deux ans, ce n’était qu’un bâtiment très vieillissant, dans un quartier un peu anonyme de Beauchastel, un village de l’extrême ouest de l’Ardèche, à quelques centaines de mètres de la Drôme. Aujourd’hui, c’est un laboratoire d’une nouvelle économie qui s’invente : plus sociale, solidaire, et plus durable.

Dans ce bâtiment, il y a désormais une malterie. « Malte quoi ? ». Une malterie, soit un endroit où l’on produit du malt, l’un des composants principaux de la bière. Depuis maintenant un an et demi,  les Malteurs Echos transforment de l’orge locale et bio en malt, avant de le revendre à des brasseurs locaux, surtout rhônalpins.

Say Yess publie les articles des quatre lauréats 2015 du Prix Gide de la Fondation Crédit Coopératif. Cet article a reçu le deuxième prix. Pendant tout l’été, retrouvez les autres reportages primés. A lire, notamment, le premier prix, par ici !

Les Malteurs Echos, c’est d’abord l’histoire de trois jeunes qui connaissent l’économie sociale et solidaire (ESS) depuis longtemps, et qui ont voulu la mettre au cœur de leur activité professionnelle. Baptiste François est trentenaire, mais il a déjà derrière lui un long passé de militant, notamment au Mouvement rural de jeunesse chrétienne (MRJC), une organisation d’éducation populaire qui rassemble des jeunes ruraux engagés dans l’animation de leur territoire. Marie Bourdon a aussi milité au MRJC, avant d’en devenir salariée, comme Baptiste. Quant à Guillaume Bourdon, il a longtemps été encadrant dans l’insertion par l’activité économique. Alors au moment de lancer leur activité, l’ESS est apparue comme une forme d’évidence. Le projet de la malterie a mis plus de temps à germer.

« L’idée nous est venue en rencontrant des brasseurs ardéchois et rhônalpins. On s’est rendu compte qu’ils devaient importer leur malt pour produire leur bière locale. Ecologiquement c’était absurde ! » s’exclame Baptiste François. Reste qu’un malt local et bio revient plus cher qu’un malt industriel qui vient d’Allemagne. Pas de quoi inquiéter les Malteurs Echos, qui citent en exemple la coopérative Ardelaine, qui, tout près, transforme de la laine locale en vêtements « Made in Ardèche ».

Une filière locale de qualité

Une étude de marché et une installation en Ardèche plus tard, les trois amis lancent leur projet et créent une Société coopérative d’intérêt collectif (SCIC). Baptiste explique : « On a réalisé que les brasseurs travaillaient chacun dans leur coin, et ne connaissaient pas les agriculteurs, alors qu’ils utilisent leur orge via le malt. La SCIC permet de mettre tous ces gens en lien ». C’est un des objectifs des Malteurs Echos : faire le lien « du champ à la chope » et créer une filière locale et de qualité. Ils choisissent alors de produire du malt bio, à partir d’orge certifié. « On ne peut pas se battre sur les prix avec les industriels » ajoute Baptiste. Le malt est en effet vendu 1.150 euros la tonne, contre 600 dans l’industrie. Mais proposer du malt deux fois plus cher, c’est possible, « pour peu qu’on porte quelque chose d’autre » précise-t-il.

Ce quelque chose d’autre, ce n’est pas un hasard si les Malteurs Echos le trouvent entre la Drôme et l’Ardèche. La malterie est installée à quelques kilomètres de « Biovallée », un territoire drômois pilote en matière de développement durable. Sur cet espace rural, 27 % de la surface agricole est cultivée en bio, contre 4 % en moyenne en France. Un travailleur sur cinq fait partie d’une structure de l’économie sociale et solidaire, deux fois plus que dans le reste de la région Rhône-Alpes. Côté Ardèche, les initiatives en faveur d’une autre économie fourmillent elles aussi. Un environnement idéal pour lancer une filière de qualité. La SCIC Malteurs Echos rassemble aujourd’hui 62 sociétaires : fondateurs, salariés, agriculteurs, brasseurs, consommateurs et clubs CIGALES (Club d’Investisseurs pour une Gestion Alternative et Locale de l’Epargne Solidaire).

Développer l’emploi rural local

La mayonnaise prend rapidement. En 2013-2014, les Malteurs produisent 100 tonnes, après une phase d’expérimentation avec quelques brasseurs qui les ont encouragés dès le début. David Desmards en fait partie. Brasseur dans la Drôme, il achète du malt ardéchois pour produire une de ses bières : « J’apprécie beaucoup leur démarche qui consiste à monter un réseau local de qualité et échanger avec les producteurs. Ca répond aussi à la demande de mes clients, qui veulent savoir ce qu’il y a dans leur bouteille ». Même son de cloche chez Benoît Ritzenthalen, brasseur indépendant installé à quelques kilomètres de la malterie : « L’arrivée des Malteurs Echos est une bonne nouvelle, car dans le milieu brassicole, il n’y a pas d’esprit coopératif. C’est plutôt la méfiance qui règne ». En amont de la chaîne, le discours est proche chez François Sausse, agriculteur bio qui fournit de l’orge à la malterie : « Je suis content de pouvoir valoriser ma production localement. Financièrement, je n’y gagne pas grand-chose de plus, mais je suis heureux de pouvoir faire travailler mes voisins. »

L’emploi local est justement l’autre grand objectif des Malteurs Echos. En plus de deux des fondateurs devenus salariés, la SCIC a recruté deux employées à temps plein, qui gèrent les aspects commerciaux, administratifs et la qualité. Célia Knidel, 26 ans et Constance Redhon, 24 ans ont toutes les deux choisi d’être sociétaires de la SCIC. « J’avais envie de m’investir autrement que par mon poste dans la coopérative, et je voulais pouvoir voter lors de l’assemblée générale. Je pense que c’est important de s’impliquer totalement quand on est dans ce genre d’entreprise » dit la première. Même discours pour la seconde, qui ajoute : « Le statut SCIC fait qu’il y a des personnes extérieures à la malterie comme sociétaires. Ca nous apporte un regard extérieur intéressant, et humainement, cela a du sens de produire du malt à plusieurs, de connaître l’agriculteur et le champ dans lequel l’orge a poussé, et de savoir pour quelle bière le brasseur l’utilise. C’est important pour moi, et j’imagine difficilement travailler autrement. »

L’insertion par le travail

Le travail à la malterie va donc plus loin qu’un simple boulot. Pour la production et le travail plus manuel, les Malteurs ont opté pour l’insertion par l’activité économique en créant trois emplois. Ils veulent proposer de l’emploi local aux jeunes en situation de précarité. C’était le cas d’Anthony Porte, qui a travaillé en contrat d’insertion pendant un an à la malterie, après deux ans au chômage. « Ils m’ont très vite fait confiance, jusqu’à me laisser à la production le week-end, tout seul. C’était très valorisant. En soi, le métier de malteur me plait moins que d’autres métiers que j’ai pu pratiquer avant. Mais avant, je ne me rendais pas tous les jours au travail. A la malterie, je n’ai jamais loupé une journée. Parce que des patrons comme ça, c’est rare ».

Baptiste précise : « L’idée n’est pas de leur apprendre à être malteur, mais de leur donner confiance dans leur capacité à acquérir des compétences, par exemple en matière de logistique, d’hygiène de production ou d’organisation ». Un travail quotidien, pas toujours facile, ajoute-t-il. Et qui ne trace pas automatiquement un avenir, constate Anthony « J’avais trouvé un contrat d’avenir à la SNCF après avoir quitté la malterie. Mais la région vient de m’informer qu’ils n’avaient finalement pas les subventions prévues pour m’embaucher. Tant pis, je vais reprendre une formation. Grâce à la malterie, j’ai pu m’installer avec ma compagne et mon enfant, alors qu’avant je vivais chez ses parents. Je veux pouvoir maintenir ça ».

Un autre modèle

Les Malteurs pensent pouvoir créer à terme 10 à 12 emplois en insertion avec l’augmentation de la production, en plus des quatre emplois supports déjà existants. Leur objectif est de produire 1.000 tonnes de malt par an, contre 100 aujourd’hui. Mais ils refusent de grandir davantage : « Ce serait incohérent avec tout ce qu’on prône » précise Baptiste François, déterminé. « On veut continuer à pouvoir trouver du sens à ce qu’on fait au quotidien. Laissons d’autres malteurs locaux s’installer. D’ailleurs, nous avons deux visites par semaine. Notre démarche de développement agri-rural intéresse. On est en train de montrer qu’une autre économie est possible ».

Deux ans après, le bâtiment vieillissant de la malterie n’est pas beaucoup plus moderne. Il a pris un petit coup de jeune certes, les murs semblent un peu moins gris. Désormais, au milieu des sacs d’orge bio, le malt est en train de tremper, puis de sécher, sous l’œil attentif des malteurs. Mais ce n’est pas ça, qui a le plus changé. Non, ici, c’est surtout un modèle d’économie alternative qui est en train de mûrir.

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Rédigé par

Vincent Grimault

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Françoise Revellat

Publié le 04 août 2015

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