Projets inspirants, créateurs inspirés

Ardelaine retricote la filière laine

Publié le 3 décembre 2014

Dans un petit village d’Ardèche, une coopérative tient la première filière laine en Europe. De la tonte des moutons au pullover, Ardelaine gère toute la chaîne, et cela dure depuis quarante ans.

© Flickr / Gertrud K.

Des châtaigniers à perte de vue, une route aux airs de vacances à la campagne et puis un petit village perché comme l’Ardèche sait si bien le faire : Saint-Pierreville, ses maisons enlacées, son terrain de boule arboré et quelques virages plus bas… son « conglomérat », Ardelaine. La SCOP SA ne paye pas de mine, avec ses étroits jardins en terrasse qui camouflent son enfilade de maisonnettes retapées plus bas. C’est pourtant ici que défilent les soixante-dix tonnes de laine traitées par la coopérative, dont cinquante tonnes proviennent directement du travail de ses tondeurs.

Dans la longue bâtisse en pierre à l’entrée du site, la laine subit ses premières transformations, à l’exception du lavage et du filage qui sont sous-traités. Elle est ensuite répartie entre les différents ateliers et devient matelas, pulls, coussins, couettes et autres doudous. Ces produits rejoignent ensuite les étagères de la boutique située au cœur du site. Ce matin-là, on s’y active : Maryline et Christine font des allées et venues, piochant dans les stocks pour charger le camion. Les deux coopératrices vont exposer leur panoplie d’articles en laine au salon Bio Natura à Nantes la semaine prochaine.

Ardèche, terre d’expérimentation sociale

De la tonte des moutons à la distribution des pulls, la SCOP gère toute la filière. C’est la première en Europe avec 25 000 tontes chez 250 éleveurs, 46 emplois autour de la laine et plus de deux millions d’euros de chiffre d’affaire en 2013. Pourtant, quarante ans plus tôt, le projet Ardelaine ressemblait plus à la robinsonnade de cinq néo-hippies utopistes en mal de verdure venus construire des cabanes en Ardèche.

« Au départ, on voulait juste aider une grand-mère », raconte Gérard Barras, l’un des fondateurs d’Ardelaine. Début 1970, sa compagne et lui partent en Ardèche pour vivre « autrement ». Ce département offre une terre d’expérimentation de choix avec ses villages abandonnés, sa nature encore préservée et son économie agricole archaïque : tout un monde à construire. Installé à Aubenas, le couple s’intéresse à tout, l’archéologie, les vieilles maisons, le tissage… Ça tombe bien, les pages jaunes indiquent qu’il existe encore une filature en Ardèche, à Saint-Pierreville.

Sur place, la filature est en ruine, le toit s’est effondré l’hiver précédent. La propriétaire, une vieille dame qui habite une annexe, est désemparée. Béatrice et Gérard sont touchés par elle, et par la filature aussi. Ils y voient un outil de production juste endormi, il y a encore de la laine sur les trains à carder. Ils font le parallèle avec une autre aberration qu’ils ont constatée : la laine des éleveurs n’a plus de valeur, « elle est jetée sur le tas de fumier ». Pour eux, la filature est alors, avec la tonte et la confection, un maillon d’une filière qui a juste besoin d’être réamorcée.

Un prix « juste et durable »

Trois autres personnes rejoignent le projet. La filature est officiellement rachetée en 1975, mais Ardelaine ne naîtra sur le papier qu’en 82, lorsque la structure sera sur pied. Pendant ces sept années, l’équipe mutualise ses moyens pour remonter les bâtiments. Elle met aussi un pied dans la filière en commençant par une activité qui ne nécessite aucune infrastructure : la tonte. La région manque de tondeurs, de plus, il est impératif de prendre cette étape en main pour travailler sur la qualité de la laine et valoriser le produit. « Elle doit être coupée d’une certaine manière pour préserver la longueur des fibres, ce qui n’était pas systématiquement fait avant », précise Julien, tondeur depuis dix-neuf ans chez Ardelaine.

En 1982, les coopérateurs s’équipent pour transformer la laine. Ils la rachètent à un prix supérieur à celui du marché. « Un prix juste et durable », justifie Françoise, coopératrice depuis vingt-trois ans, qui coordonne les approvisionnements. En effet, leur prix n’est pas lié au jeu de l’offre et de la demande mais à la qualité de la laine. Il fluctue peu.

Les pionniers du pullover « made in Ardèche » commencent timidement par fabriquer des matelas de laine, inspirés par les traditions locales. Puis des couettes, des coussins et quelques pelotes. De fil en aiguille, ils se testent sur des nouveaux produits, des vêtements, d’abord de façon artisanale puis plus industrielle avec l’acquisition d’un métier à tricoter. Un atelier de confection textile se monte en 1986 à Valence, le troisième pôle de production avec la literie et les matelas. Aujourd’hui, et bien que l’entreprise se soit encore diversifiée, ces trois activités génèrent plus de 80% du chiffre d’affaire. Elles y contribuent chacune pour une part homogène.

Les talents cachés des coopérateurs

Pour accroître ses activités, Ardelaine a pu compter sur les talents cachés de ses coopérateurs, un brin autodidactes. A force d’expériences et d’autoformation, ils ont affiné leurs techniques et étoffé les gammes. Aujourd’hui encore le leitmotiv, c’est « tous capables » : Nathalie commence sa semaine d’essai à Ardelaine, elle n’a jamais cousu ni remplumé un matelas. Pourtant, à l’atelier couette, sa précision et son adresse en feront peut-être la candidate idéale. « Ce n’est pas mon domaine, mais connaissant l’entreprise de nom, je préfère travailler ici plutôt qu’ailleurs », assure-t-elle. Elle sera même amenée à faire de la création : les coopérateurs se réunissent régulièrement par équipe pour mettre au point de nouveaux produits.

En effet, Ardelaine optimise sa ressource humaine en diversifiant les tâches. « Tous les coopérateurs ont un titre de salarié polyvalent sur leur contrat. Un matelassier pourra réparer un ordinateur en panne ou informer un client », explique Nadia, en charge de la communication mais qui peut aussi bien s’occuper de la boutique que participer aux foires. Cette polyvalence permet à chacun de garder un œil sur l’ensemble de l’entreprise et surtout valorise le travail. « Je vois le résultat de mes heures, je sais même à qui est destiné le matelas que je vais faire !», témoigne Michal, qui a appris à les confectionner chez Ardelaine.

Tisser un lien direct avec le consommateur

Ces matelas, gilets et autre pelotes seront vendus directement aux consommateurs, d’abord via la boutique de Saint-Pierreville puis sur les marchés locaux, conformément à la stratégie d’Ardelaine de privilégier les circuits courts : « Cela permet d’avoir un retour direct de nos clients », argumente Maryline, qui s’occupe de la boutique aujourd’hui. Au début de l’aventure, c’est plus loin que la coopérative allait présenter sa marchandise. Son premier grand succès, l’entreprise le rencontrera au salon de Marjolaine à Paris en 1986. Son stand est dévalisé. Ardelaine s’engouffre dans ce mode de distribution.

La coopérative parcourt les salons de produits biologiques et naturels dans toute la France et à l’étranger, en Allemagne, en Espagne, en Suisse, en Belgique… En cinq ans, le chiffre d’affaire est multiplié par trois. Ardelaine pèse 457 000 euros et douze emplois en 1990. Mais le succès a aussi un coût : les salariés sont en déplacement plus de 100 jours par an. « Nous n’avions pas créé une entreprise pour être loin de chez nous, alors pour ne pas avoir à partir pour vendre nos produits, il faut faire venir les clients ici», raisonne Gérard.

Un lieu devenu touristique

La solution sera de créer le Musée de la Laine à la filature en 1990. Grâce au flux de touristes, les ventes de la boutique se développent et Ardelaine peut limiter sa course aux salons. En 2010, l’offre touristique est enrichie d’un second musée sur les métiers de la laine, d’un restaurant, d’un café et d’une librairie, créant au passage quatorze emplois supplémentaires. Aujourd’hui, le chiffre d’affaire de la boutique, dans un petit village de 500 habitants, représente 560 000 euros, soit près de 30% du total des ventes. Mais au-delà du gain pour l’entreprise, c’est toute la vallée de l’Eyrieux qui bénéficie de cet afflux de touristes et de ses créations d’emplois.

La population de Saint-Pierreville se maintient, le village a même ouvert une crèche pour répondre au nombre croissant de nouveaux nés. Ardelaine tient probablement sa longévité à sa capacité à se renouveler et à se diversifier. D’ailleurs, l’entreprise ne s’arrête pas au secteur de la laine et du tourisme. Depuis 2012, elle met le cap sur le secteur agroalimentaire. La coopérative incube une conserverie pour que les maraîchers locaux puissent réaliser des conserves destinées à la vente. Avec toujours la même logique, que rappelle Gérard. « Le métier d’Ardelaine, c’est le développement local. »

Say Yess publie les articles des trois lauréats 2014 du Prix Gide.
Découvrez les deux autres reportages primés : « Community Shop, un ticket vers la réinsertion » et « Guide sans domicile fixe« .

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Rédigé par

Barbara Satre

3 commentaires

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Lily

Publié le 07 février 2016

Un jour j'ai téléphoné chez Ardelaine pour leur poser une question à propos de la teinture sur laine, je ne sais qui m'a répondu alors, mais en tous cas ce fut une personne tres sympathique, qui m'a laissé une bonne empreinte :) (dans ce monde de brutes.)

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Gilbert Roche

Publié le 12 juin 2015

Lecture attentive de cette réussite qui ne finit pas de surprendre et d'étonner. Le plus remarquable est le côté "local" de l'activité, mais je crois que l'ambition de traiter la chaîne laine entièrement est saine, surtout sociale.

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Ardelaine retricote la filière laine - S...

Publié le 12 décembre 2014

[…] Dans un village d’Ardèche, une coopérative tient la première filière laine d'Europe. De la tonte au pullover, Ardelaine gère toute la chaîne depuis 40 ans.  […]

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