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Sénégal : Proplast, le plastique, c’est fantastique

Publié le 28 août 2013

Tout l'été, Say Yess vous fait découvrir les articles des lauréats du Prix Charles Gide. Cette semaine, on part en Afrique, rencontrer des femmes qui ont créé leur entreprise.

Chaque année, la Fondation Crédit Coopératif organise le prix Charles Gide du « meilleur reportage en économie sociale ». Les étudiants de dernière année des 13 écoles de journalisme reconnues par la profession peuvent y participer. Jeunes journalistes et économie sociale, ça ne peut qu’intéresser Say Yess ! Nous vous proposons de découvrir sur le site les articles primés.

Cette semaine, retrouvez l’article de Claire Rainfroy, 1ème prix Charles Gide, fraîchement diplômée du Celsa.

Proplast, le plastique, c’est fantastique

Au Sénégal, le petit projet humanitaire Proplast est devenu l’entreprise leader du recyclage du plastique. Un social business qui permet à plusieurs centaines de Sénégalais de s’extirper de l’extrême pauvreté.

Lorsqu’en janvier 2010, le notaire signe les statuts de l’entreprise sénégalaise Proplast industrie, il avoue ne jamais avoir assisté à la création d’une telle société. Autour de la table, quatorze femmes, un cabinet français dédié au social business, et sa filiale à Dakar. Comme 61% des Sénégalais, la majorité de ces femmes ne savent ni lire ni écrire. C’est donc avec leurs empreintes digitales qu’elles scellent les statuts de la société à responsabilité limitée (SARL) qui les fera, avec une centaine de personnes, sortir de la pauvreté.

Comme d’autres cultivent l’arachide, elles, récoltent et transforment «leur matière première», le plastique. Un déchet qui pollue particulièrement l’Afrique de l’Ouest, et que le Sénégal peine à endiguer. Sans réseau d’assainissement national ni de gestion des déchets, les cinq millions de sacs plastiques utilisés quotidiennement échouent le plus souvent dans la nature. Dans les rues de la capitale, Dakar, dans l’océan, sur les plages, mais aussi en brousse, dispersés parmi les baobabs : le plastique s’infiltre partout. Partout, sauf à Thiès, deuxième ville du Sénégal avec ses 270.000 âmes. À 70 kilomètres de Dakar, la propreté des rues de la ville contraste avec celles de la capitale.

Ici, le plastique jeté est soigneusement ramassé. Car à ce geste citoyen, s’ajoute désormais une activité rémunérée grâce à l’implantation, en 1997, de l’usine de recyclage Proplast dans la banlieue lointaine et sableuse de Thiès. À la manoeuvre, quatorze femmes, qui décident il y a seize ans de s’emparer d’une problématique que les autorités délaissent. Mais aussi d’allier impératif écologique et rentabilité économique. Financé et équipé par l’ONG italienne LVIA, le projet prend lentement forme.

Lorsque l’organisme humanitaire occidental cherche un repreneur, Macoumba Diagne, gérant du cabinet Espere Sénégal, spécialisé dans la responsabilité sociale des entreprises, se montre intéressé. Lui, entrevoit en Proplast une possible rentabilité. À condition que le modèle économique, peu tourné vers des objectifs de productivité, soit complètement revu. Persuadé que le projet est économiquement viable, il convainc Espere France de participer. « Le cabinet Espere a acheté à Proplast 5 euros la tonne de CO2 évitée grâce au recyclage, pour amoindrir son bilan carbone en France », explique Macoumba Diagne. Le tout, pour un montant de 1 500 euros, immédiatement investi dans l’équipement de l’usine, mais aussi dans l’amélioration des conditions de travail des recycleuses.

Social business

Et en 2010, le groupement de promotion féminine devient la SARL Proplast industrie. Ensemble, les quatorze femmes se partagent équitablement 85% du capital. Le cabinet Espere France en détient 10%, Macoumba Diagne, désigné gérant de l’entreprise, 5%. Mais les trois parties refusent de fonder leur activité sur le modèle de la maximisation des profits. Et à la création de la SARL, s’ensuit immédiatement la signature d’une charte de social business. Un modèle économique développé et promu par le prix Nobel de la paix Muhammad Yunus, dont ces femmes n’ont jamais entendu parler. Accompagnées et guidées par le cabinet Espere, les recycleuses organisent Proplast en social business.

Le principe théorisé par l’économiste bangladais est simple. Il s’agit de créer une entreprise détenue par des personnes socialement défavorisées, à qui les dividendes et bénéfices de l’entreprise seront reversés. Sur cet impératif de rentabilité, Macoumba Diagne insiste : «Nous leur apportons une expertise économique et une logique entrepreneuriale. Car il faut une culture de l’entreprise solide pour pouvoir espérer des retombées sociales positives. »

Une stratégie payante. La petite entreprise s’est transformée en leader du recyclage plastique au Sénégal, et sa viabilité économique est désormais assurée. En 2012, Proplast a réalisé un chiffre d’affaires de 50 millions de francs CFA, soit plus de 75.000 euros. Gage de ce succès, la demande croissante des industries sénégalaises. Germaine Faye, responsable de production et pionnière de l’aventure en veut pour preuve les feuilles de commande qu’elle étale sur son bureau. « Une entreprise avec laquelle nous travaillons nous a commandé 20 tonnes de granulé que nous vendons 275 francs CFA le kilo, une autre 6 tonnes à 550 francs le kilo de granulé, selon la matière et le travail exigé. Rien que pour ces deux commandes, nous en sommes à 8,8 millions de francs », calcule-t-elle fièrement.

Des salaires doublés

À cette réussite économique et écologique, s’ajoutent des retombées sociales inespérées. Dans le centre de recyclage de Thiès, s’affairent désormais vingt-huit femmes. La moitié des effectifs est permanente, l’autre journalière. Aujourd’hui, elles devront trier, broyer, laver et faire sécher plus de quatre tonnes de déchets plastiques. Et malgré la chaleur et la dureté du travail, lorsque le vacarme du broyeur s’arrête, de larges éclats de rire s’échappent de la cour, envahie de plastique.

Il y a une vraie solidarité entre nous, c’est beaucoup plus agréable de travailler ici qu’ailleurs. Et surtout, c’est bien mieux payé.

Nbeye Astouli Faye, réfugiée sous l’ombre d’un tamarinier, commente avec six autres salariées les disputes conjugales d’une autre recycleuse. Le tout, dans un wolof tapageur, ponctué d’éclats de rire. «On commence à bien se connaître, et on rigole beaucoup. Il y a une vraie solidarité entre nous, c’est beaucoup plus agréable de travailler ici qu’ailleurs. Et surtout, c’est bien mieux payé», assure-t-elle en ajustant son tailleur en wax bleu. Un jugement que partage Ndeye Marie. « Je gagne bien mieux ma vie depuis que je travaille ici », confirme cette jeune femme timide.

Avant Proplast, la grande majorité des recycleuses étaient femmes de ménage quelques jours par semaine. Un travail rémunéré entre 20 et 30.000 francs CFA à Thiès. Bien moins que le salaire minimum sénégalais, fixé à 36.000 francs, soit 55 euros par mois, pour 40 heures de travail hebdomadaire. À Proplast, les permanentes touchent en moyenne 50.000 francs par mois. En fonction de leur responsabilité et de la durée du travail hebdomadaire, certaines peuvent être rétribuées 80.000 francs CFA. Soit 121 euros, plus de deux fois le salaire minimum.

Mais Proplast n’a pas seulement permis à une trentaine de femmes de sortir de la pauvreté. L’entreprise, dynamique, est créatrice d’emploi. Le petit réseau de collecteurs, qui ramasse chaque jour les déchets de la ville, s’est agrandi. Désormais, à Thiès, trois cent personnes complètent leurs revenus par cette activité, rémunérée 50 francs le kilo récolté. Et plus l’entreprise réalise de profits, plus la rémunération au kilo augmente.

Expansion géographique

Des retombées sociales dont ne profite plus seulement Thiès. Proplast s’est étendue à d’autres villes, où les effectifs sont cette fois mixtes. Devant la décharge de Mbeubeuss, à Dakar, un centre Proplast vient d’ouvrir ses portes. Si pour l’instant les capacités de recyclage sont moins importantes qu’à Thiès, l’activité de collecte, elle, est facilitée par la proximité de cette gigantesque poubelle à ciel ouvert. « Nous avons également ouvert un centre à Diass, au sud-est de Dakar, où nous collectons les déchets directement auprès des industriels, qui paient le service de collecte », ajoute Macoumba Diagne. Une dynamique créatrice d’emploi, qui fait vivre près de 650 personnes, dans un pays où le taux de chômage était estimé à 49% en 2010.

Le modèle économique de Proplast inspire la concurrence. Désormais, d’autres entreprises sénégalaises se lancent dans le recyclage. « Nous sommes devenus une industrie solide et viable, leader au Sénégal », martèle Germaine Faye, qui semble toujours avoir du mal à y croire. « Forcément, cette réussite suscite des vocations. Et pour nos concurrents, nous sommes un modèle et une visite obligée », s’enorgueillit-elle.

Cette position de leader, Macoumba Diagne espère en profiter pour s’étendre, et se diversifier. Lui, ambitionne, à moyen terme, de se lancer dans le recyclage du verre et du papier. « Nous avons une vocation sociale et environnementale, mais nous sommes une entreprise, avec une logique d’expansion. Nous voulons donc ouvrir autant de centres de prétraitement au Sénégal que possible. Et pourquoi pas s’installer dans la sous-région, comme en Gambie », assure-t-il. Car Proplast n’est pas prêt de connaître une pénurie de matière première. Dans les paysages d’Afrique de l’Ouest, le plastique règne en maître.

Tout au long de l’été, Say Yess vous fait découvrir les articles des lauréats 2013 du Prix Gide.

Vous pouvez également lire ou relire l’article de Boris Hallier « Solidarauto 49 : la mécanique au service de l’insertion » ainsi que l’article d’Aurélie Roperch « J’irai dormir dans les quartiers nord« . Par ailleurs, le site Terri(s)toires propose un article d’un candidat au prix, sur Ty Losket, une ferme citoyenne en Bretagne

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Say Yess

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Prix Charles Gide | caféanim

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