Etudes & formations

Quête de sens : les étudiants ingénieurs renversent la table !

Publié le 15 novembre 2017

De plus en plus d’étudiants en écoles d’ingénieurs sont tentés par des carrières en marge des grandes entreprises auxquelles ils étaient destinés. Ils cherchent un métier qui répond mieux à leurs valeurs, au point de rejoindre des associations, de créer des collectifs ou de monter leur propre activité.

« L’angle du débat, c’est ‘Est-ce que manger des insectes est une solution durable ?’ C’est ça qui est important. » Comme tous les lundis, le groupe nantais d’Ingénieurs sans Frontières (ISF), composé d’étudiants de Centrale Nantes et de l’école agro-alimentaire Oniris, s’est réuni après les cours. Six d’entre eux organisent à la fin du mois une projection dans le cadre du festival Alimenterre, pour sensibiliser sur le sujet des insectes. Bérénice, 20 ans, a rejoint ISF parce que « la formation (en école d’ingénieurs) apporte des bases techniques mais ne me dit pas comment je peux agir concrètement dans le monde d’aujourd’hui ». « Ici, je participe à des projets qui correspondent à mes valeurs, autour du développement durable, de l’environnement, de la solidarité… », poursuit-elle.

Ce même soir, certains membres d’ISF organisent la distribution de paniers de produits issus du commerce équitable, d’autres préparent un marché de Noël en partenariat avec Artisans du Monde. À Nantes, une trentaine de futurs ingénieurs forment une branche locale de l’association qui réfléchit depuis plus de 30 ans au rôle des ingénieurs dans la société. Elle a rédigé en 2014 un « Manifeste pour une formation citoyenne des ingénieur.e.s ». Il y est question d’esprit critique, de responsabilité collective, de gouvernance repensée…

Ingénieurs en questionnements

« Aujourd’hui, les cours adaptent les ingénieurs au monde de la grande entreprise », explique Damien, 22 ans, jeune diplômé de l’INSA Lyon et membre du collectif Ingénieurs Engagés, créé en 2016. « Le collectif est né à l’initiative d’enseignants qui sentaient les élèves de plus en plus perdus dans leur choix de carrière, et de plus en plus en quête de sens. » De fait, les employeurs les plus attractifs pour les étudiants en école d’ingénieurs restent de grands groupes comme Airbus, Google ou Thales. De grandes entreprises, d’ailleurs, qui figurent souvent parmi les financeurs des écoles. Mais l’utilité sociale du métier est un critère grandissant dans le choix de carrière. Aujourd’hui, Ingénieurs Engagés permet d’échanger, de débattre et de réfléchir à l’évolution des modules de formation.

« Aujourd’hui, les cours adaptent les ingénieurs au monde de la grande entreprise. Le collectif est né à l’initiative d’enseignants qui sentaient les élèves de plus en plus perdus dans leur choix de carrière, et de plus en plus en quête de sens. »

« En arrivant à l’école, je savais que je voulais travailler dans le secteur de l’énergie, mais je n’ai eu le déclic qu’en troisième année », confie Damien, récemment embauché dans un bureau d’études qui conseille les collectivités territoriales sur la mise en œuvre du Plan Climat. « Un métier qui a du sens, c’est savoir que je travaille pour faire avancer le monde dans la bonne direction, avec des valeurs », ajoute-t-il. Et même quand les projets professionnels sont encore flous, les réflexions se font. À Nantes, Romain, 21 ans, coordinateur du groupe ISF ne s’imagine pas « séparer l’éthique et les valeurs » de son futur métier, dans la bio-informatique. « Je suis peut-être idéaliste, sourit Claire, 21 ans, mais je me vois faire partie d’une boîte respectueuse des humains, des animaux, de l’environnement… » Plutôt tentée par les ONG, Bérénice estime « que c’est bien de savoir qu’on est pas obligés de mettre en œuvre nos compétences dans l’industrie ».

À l’INSA Lyon, ces réflexions ont fait naître au printemps le documentaire Ingénieur pour Demain. Il dresse un état des lieux des questionnements, des solutions et des changements. Jean-Philippe Neuville, sociologue et enseignant de l’école depuis plus de 20 ans, dit avoir vu « tout changer » : « Les élèves ingénieurs commencent à vouloir renverser la table. Il y a 10 ans, c’était inimaginable. Un élève ingénieur, c’est docile, c’est bosseur, ça résout un exercice. Ça ne remet jamais en cause l’énoncé de l’exercice… Aujourd’hui, (ils) commencent à remettre en cause cet énoncé, à se demander ‘Comment je vais résoudre le problème ?’ mais aussi ‘Pourquoi ?’ et ‘Pour qui ?’ ».

Depuis, le documentaire a été vu plus de 30 000 fois et le collectif voit naître des petits groupes dans d’autres écoles en France.

Pourquoi ne pas créer son métier ?

Pour embrasser tous ces paramètres, Emma et Noémie, diplômées en juin d’AGROCAMPUS OUEST, à Rennes, ont décidé de suivre leur instinct et de se lancer. Encore hébergées sur le campus, elles montent Kolectou entre leur cuisine étudiante et les laboratoires de l’école : un projet de récupération de pain invendu auprès des fabricants. Du pain qui sert de base pour une préparation de gâteaux sucrés ou salés, baptisée Tadaam ! « L’idée c’est de lutter contre le gaspillage, de sensibiliser sur cette question, mais aussi de répondre à des problématiques de consommation avec une préparation rapide et de qualité, détaille Emma, pendant un atelier cuisine. Et aussi de créer une activité qui corresponde à nos valeurs, et qui nous permette d’en vivre ! ». Au programme de cette fin d’année, la recherche d’un lieu de transformation semi-industriel pour un lancement test du produit début 2018.

Le projet d’entreprise anti-gaspi Kolectou est porté par Emma et Noémie, étudiantes en école d’ingénieurs

Si le projet est né pendant un module de cours, tous les membres de l’équipe n’ont pas souhaité se lancer dans l’aventure. Qu’il s’agisse d’entrepreneuriat ou de questions d’économie sociale et solidaire, « on est soutenues par l’école mais ça n’a pas fait partie intégrante du cursus. Il faut se former à côté, prendre conscience à côté. Les mentalités évoluent lentement. » Emma et Noémie sont parmi les rares diplômés d’AGROCAMPUS OUEST à se lancer directement dans l’entrepreneuriat. Elles font encore un peu figure d’ovnis, mais comme tous les ingénieurs qui se posent ces questions, elles ont la conviction d’aller dans la bonne direction.

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Rédigé par

Marie Le Douaran

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