Solidarités

Le Zazie Hôtel, un tremplin pour l’emploi

Publié le 2 août 2017

Le Zazie (Paris 12e) est le premier hôtel solidaire de la capitale. Anne-Sophie de Boulois, sa fondatrice, a changé de vie pour mettre le tourisme au service de l’insertion. Depuis quatre ans, elle recrute des personnes en situation d'exclusion pour les accompagner sur le chemin de l’emploi.

Le Zazie Hotel, hôtel solidaire à Paris. Crédit Photo Sébastien Godefroy

Robe noire aux larges poches et cheveux couleur ocre coupés courts, Anne-Sophie de Boulois délaisse la réception pour se rendre dans la salle des petits déjeuners. Il est 14h30, l’heure du café. Une musique jazzy inonde la pièce. Les notes du saxophone glissent contre les affiches de films vintages, s’immiscent sur les étagères entre les pages des Queneau, Despentes ou Foenkinos, se répètent à l’infini dans les miroirs géométriques suspendus aux murs.

Assise sur une chaise en bois chinée, à proximité de la fenêtre, la directrice de ce petit hôtel deux étoiles profite de la lumière jaune et douce d’un printemps plutôt frileux. Un de ses employés, tenue de valet blanche et noire, s’approche timidement : « C’est juste pour vous dire que je pars en pause-déjeuner. J’ai tout fait. Après quand je reviens, je vous prépare la chambre deux en sieste ». Anne-Sophie lui sourit et acquiesce.

Anne-Sophie de Boulois, la gérante du Zazie Hôtel à droite. Crédit Photo Parisolidari-thé
Anne-Sophie de Boulois, la gérante du Zazie Hôtel, à droite et les participantes d’un jeu de piste organisé par Parisolidari-Thé. Crédit photo Parisolidari-thé

La gérante de cet hôtel de vingt chambres, situé à quelques encablures de la gare de Lyon expose : « Au Zazie, on recrute des personnes qui ont des problèmes sociaux, de santé ou de logement, qui n’ont pas été employés depuis longtemps ou même jamais de leur vie ». Ces femmes et hommes sont orientés ici par Pôle Emploi, des associations de réinsertion comme La Mie de Pain ou encore des centres d’hébergement. Et deviennent, en fonction de leurs compétences, agents d’entretien ou réceptionnistes.

Sébastien1, parti en pause déjeuner, est de ceux-là. Il a intégré le Zazie Hôtel il y a quinze jours. Salarié à temps plein et payé au SMIC, le trentenaire est en parcours d’insertion pour les deux ans à venir, et ne « souhaite pas tellement s’exprimer ». Anne-Sophie le comprend, dit qu’il doit prendre ses marques. En trois ans, ils sont seize – de 25 à 58 ans – à avoir bénéficié, comme Sébastien, de ce « tremplin » pour retrouver une estime d’eux-mêmes et ainsi réintégrer le monde du travail.

« Un CV un peu bricolé »

Le Zazie est labellisé « entreprise solidaire et d’utilité sociale » depuis 2013. Il est à Paris, le seul hôtel en insertion par l’activité économique, et émane de ce qu’Anne-Sophie de Boulois appelle « une lubie personnelle ». La patronne aux yeux bleus énergiques était manageuse dans l’édition jusqu’en 2009. « À quarante-cinq ans, j’ai eu envie de changer d’air alors j’ai décidé de tout quitter », raconte-elle, en riant de sa hardiesse d’antan.

Cette parisienne de naissance décide de s’orienter vers l’insertion, de monter sa propre entreprise. Elle « bâtit alors un CV un peu bricolé », se forme à l’hôtellerie, mûrit son projet pendant de longs mois. Puis se tourne vers la Fédération des entreprises d’insertion pour réfléchir à la manière dont un hôtel peut devenir un lieu d’accueil pour des personnes éloignées de l’emploi. « Ça a été long », commente-t-elle sobrement, en réajustant son foulard beige à pois vert.

Le fond d’investissement solidaire Esfin-Ides apporte une partie du capital. Et, comme ses indemnités de départ, un emprunt à sa famille et la vente de son appartement ne suffisent pas, Anne-Sophie contracte un prêt auprès de la Banque Populaire et de France Active. En 2012, elle est en mesure de racheter le fonds de commerce de l’ancien hôtel Mistral, rue de Chaligny, pour 1,7 millions d’euros. La « conversion sociale » de l’établissement peut alors commencer.

Enseigne du Zazie Hotel à Paris
Crédit photo Sébastien Godefroy

Pour être en mesure de créer des postes, il a fallu internaliser l’entretien des chambres et la blanchisserie. La nouvelle directrice choisit de rééquiper le sous-sol de machines à laver pour que tout le linge soit nettoyé sur place. « C’est quand même une chose étrange que de faire blanchir ses draps à l’autre bout de la région, non ? », interroge-t-elle, entre deux gorgées de café. Ses mains virevoltent pendant qu’elle parle : « Sérieusement, ça ne viendrait à personne l’idée d’aller faire deux heures de route pour aller prendre sa douche, si ? »

La plupart des hôtels parisiens externalisent ces activités, par soucis d’économies : « On payait 5,10 euros pour l’entretien d’une chambre en sous-traitant, au début. Désormais ça nous coûte le double ». Mais l’entrepreneuse se targue, grâce à cette réorganisation du travail, d’être passée de trois salariés au moment de la reprise à huit désormais, dont quatre en contrat d’insertion.

Pédagogie et indulgence

Colette descend l’escalier à moquette fleurie de l’hôtel, aspirateur et chiffon à la main. La femme de chambre connaît l’établissement comme sa poche. Et pour cause, bien avant que celui-ci ne soit investi par Anne-Sophie et son projet solidaire, elle faisait déjà le ménage dans l’ancien hôtel Mistral. Depuis 2013, elle est devenue salariée permanente et a dû suivre une formation pour devenir « encadrant technique d’insertion ». Colette prend sous son aile chaque nouvel arrivant, pendant quelques semaines.

« Pour moi ce n’est pas facile, car on ne sait jamais sur qui on peut tomber mais c’est quand même mieux maintenant car avant, j’étais toute seule pour faire les chambres », résume celle qui se dit fière de faire partie de « cette petite famille ». « Il faut prendre le temps, être détendu et juger la qualité du travail dans autre chose que dans le respect des normes », estime la directrice, qui prône la pédagogie et l’indulgence. 60% sortent d’ailleurs de leurs deux années passées au Zazie avec un emploi, comme ce quinquagénaire devenu gouvernant dans un hôtel cinq étoiles.

Chambre double au Zazie Hotel. Crédit Photo Sébastien Godefroy
Chambre double au Zazie Hotel. Crédit photo Nelly Valais.

L’entreprise touche, pour chaque contrat en insertion, une subvention de 10 200 euros par an. Mais, à la différence de nombreuses initiatives solidaires, le Zazie se positionne sur un marché concurrentiel. Les prestations hôtelières permettent de réaliser 90% des 500 000 euros de chiffre d’affaire. « Nos tarifs sont sur le site Booking, comparables à tous les autres, indique la gérante. Et en temps de crise, les gens n’en n’ont strictement rien à faire qu’on soit en économie sociale. Ils veulent le meilleur prix, c’est tout. »

À 80 euros la chambre en moyenne, l’établissement ne figure pas parmi les moins chers de la capitale. Alors, quand en 2016 la fréquentation touristique baisse de 6% à Paris, le Zazie enregistre une baisse de 25% de ses recettes. « Ça a été difficile mais on entre enfin dans une période plus faste. On est à + 40% de chiffre d’affaire en avril cette année », confie la directrice, l’œil  rivé sur la réception au cas où un client se présenterait.

L’essor du tourisme responsable

Ses clients sont des habitués, des anciens du Mistral. Il y a aussi des touristes qui viennent une fois par an comme cette Québécoise qui dit « se sentir au Zazie comme à la maison ». Il y a des agents de la fonction publique, des artistes, des petits entrepreneurs, beaucoup de professionnels du développement durable. Certains viennent expressément parce que l’hôtel est « socialement responsable », comme l’indique le tampon de l’établissement. D’autres ne savent pas : « Moi j’en parle volontiers mais l’idée c’est que ça ne se voit pas ».

Ambiance dans la salle des petits déjeuners du Zazie Hotel. Crédit Photo Sébastien Godefroy
Ambiance dans la salle des petits déjeuners. Crédit photo Sébastien Godefroy

Anne-Sophie met un point d’honneur à ne pas faire de distinction entre les salariés permanents et les quatre autres en parcours d’insertion. « Souvent les personnes qui sont en réinsertion travaillent dans les coulisses des entreprises. C’est de la relégation salariale ! Pourtant, c’est vraiment stimulant pour eux de pouvoir montrer leur travail, d’être évalués par les clients. » Elle sourit : « C’est sûr qu’il vaut mieux s’appeler Le Zazie que Le Crillon pour faire ça mais j’ai la ferme conviction que tout le monde a une conscience professionnelle, que tout le monde peut travailler ! »

Pour en savoir plus sur les hôtels et autres autres hébergements solidaires , retrouvez aussi notre article sur ce sujet.

Anne-Sophie est une éternelle optimiste et se réjouit de l’essor du tourisme alternatif. « Cela fait un an et demi que l’on vend l’idée d’un établissement solidaire et écoresponsable », argue-t-elle. Le Zazie est signataire de la Charte pour l’hébergement durable depuis 2013 : les appareils électriques sont reconditionnés, les dosettes à café et autres emballages individuels, proscrits. « Ça me faisait mal au cœur les quantités de trucs qu’on pouvait jeter ! », dit-elle, en avalant la dernière gorgée de son café.

Pain de boulangerie artisanale au petit déjeuner du Zazie Hotel.
Pains de boulangerie artisanale au petit déjeuner.

De la boulangerie industrielle, l’établissement se tourne vers un artisan du quartier. « C’est sûr que c’est plus coûteux mais on laisse à disposition le pain de la veille à toaster, ça plait énormément. C’est un cercle vertueux qui finit par fonctionner ! ». Et de lancer, en riant : « On ne fait pas de l’écologie pour que ça nous coûte des sous. Pareil pour le social, si ça devait être plus cher, on arrêterait. Mais on est bien la preuve que ça peut marcher ! ». L’entrepreneuse a pris l’habitude de dire ‘’on’’ à la place de dire ‘’je’’, comme pour signifier que son aventure n’a pu se concrétiser qu’avec l’élan du collectif.

1 Le prénom a été modifié

L'auteur de l'article

Margaux DZUILKA, IPJ Paris, lauréate du 2e Prix Charles Gide du meilleur reportage en économie sociale.

Margaux DZUILKA, IPJ Paris, 2<sup>e</sup> Prix Gide 2017

« Durant ces deux années passées à l’Institut Pratique du Journalisme, je me suis beaucoup intéressée aux initiatives permettant de répondre aux situations d’exclusion. J’ai souvent traité ces questions par le biais sociétal et avais désormais envie de me pencher sur le modèle économique de ces aventures humaines. J’ai donc candidaté au prix Gide pour mieux cerner les enjeux de l’économie sociale et solidaire.

La recherche d’un sujet à traiter s’est avérée passionnante, de même que la rencontre avec Anne-Sophie de Boulois, la gérante du Zazie Hôtel. Son histoire m’a permis de montrer qu’œuvrer à l’inclusion des personnes en difficulté peut être associé à un modèle économique viable. Et, comme Anne-Sophie le dit si bien « Si moi j’ai réussi à le faire, pourquoi pas les autres? » Son engagement porte à réflexion et me donne envie de continuer à écrire sur ces sujets inspirants. »

 

Cet article a été primé dans le cadre du Prix Gide du meilleur reportage en économie sociale de la Fondation Crédit Coopératif.

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Rédigé par

Margaux DZUILKA

1 commentaire

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magnenet

Publié le 24 septembre 2017

Bravo Margaux pour cet article qui force l admiration et suscite le don de soi .Comme quoi chacun de nous peut faire un pas de plus pour aider l autre. Tes efforts donnés pendant tes études donnent déjà des resultats. Felicitations. Hélène

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