Solidarités

La mode de l’emploi

Publié le 16 août 2017

S’habiller n’importe comment pour un entretien d’embauche peut vite se révéler un handicap. Mais comment trouver un costume quand on n’a pas les moyens ? C’est le combat qu’a décidé de mener à Lille l’association « La Cravate Solidaire ». Cette dernière vient en aide aux demandeurs d’emplois en leur permettant de se vêtir de façon appropriée. Une initiative sociale qui nécessite toujours plus d’inventivité pour faire face à la demande.

Bénéficiaires de la Cravate solidaire

«C’est ici pour les costumes ?» Un homme passe la tête par la porte du local en enfilade. Abderrahmane, crâne lisse et barbichette bien taillée est le premier candidat de l’après-midi. Avec sa veste rouge à fourrure, son jean délavé et ses boots de motard, il détonne. Derrière lui, son fils Ryan, 25 ans lui emboîte le pas, survêt, jogging et bonnet vissé sur la tête.

Après un café rapidement avalé, Abderrahmane s’explique. «Demain, j’ai un entretien pour être agent de sécurité. Si j’ai pas de costard noir, c’est même pas la peine d’y aller.» À52 ans, au chômage, il n’a pas le choix. «Ce poste, il me le faut.» En le rassurant, deux bénévoles le conduisent dans une pièce adjacente. «Ah ouais…», souffle-t-il. Sous ses yeux ébahis, des rangées entières de vestes, pantalons et autres chemises attendent preneur. «Bienvenue à la Cravate Solidaire », sourit Catherine, une bénévole.

Des bénéficiaires de la Cravate solidaire en costumes-cravates, prêts pour un entretien.
Des bénéficiaires de la Cravate Solidaire en costumes-cravates, prêts pour un entretien.

«Là c’est l’atelier image»,poursuit-elle, en lui tendant un ensemble complet. «Ah ouais», répète, pantois, Abderrahmane devant le miroir. La transformation est frappante. Oubliées la veste criarde et la fourrure synthétique. Dans son costume sombre, il a fière allure. «Franchement t’es beau», articule son fils, sonné par la métamorphose. «Parfait, ça te va très bien, abonde Catherine. Maintenant tu le gardes, et tu vas à l’atelier entretien.» Gonflé à bloc, Abderrahmane bombe le torse, prêt à en découdre.

Le dernier échelon avant l’insertion

«Il faut que les gens se sentent bien», explique Aline Perreau, salariée de la Cravate Solidaire. L’association a pris ses quartiers à Lille-Sud en septembre 2016 au milieu des barres d’immeubles en briques rouges. La «Ch’tite Cravate», comme on l’appelle ici, propose un atelier hebdomadaire pour demandeurs d’emplois. L’objectif : lutter contre les inégalités liées à l’apparence pour permettre d’affronter un entretien d’embauche dans les meilleures conditions.

La façon de s’habiller est une discrimination méconnue à l’embauche, effacée par celles liées à l’origine ou la corpulence. À la différence que «le vêtement est une variable neutralisable», selon Hélène Garner-Moyer, chercheuse à l’université Panthéon-Sorbonne. Pour cette spécialiste de l’influence de l’apparence sur le recrutement, «tous les candidats peuvent s’habiller de façon appropriée, encore faut-il connaître les codes vestimentaires à respecter.» Aline Perreau confirme. «Parfois, des gens viennent en survêtement. Simplement parce que personne ne leur a expliqué.» Partant de ce constat, la Cravate Solidaire lutte contre ces inégalités.

Equipe de bénévoles de la Cravate Solidaire.
Equipe de bénévoles de la Cravate Solidaire.

Mais tout le monde ne peut pas bénéficier de ce coup de pouce. «En plus du critère de ressources, on sélectionne des gens en recherche active d’emploi, avec un projet professionnel défini», détaille Aline Perreau. La Cravate Solidaire travaille avec Pôle Emploi, les missions locales et des associations de terrain qui leur envoient les candidats les plus motivés. «On est le dernier échelon avant l’insertion. Après la recherche d’emploi et juste avant l’entretien.»

«Pas de relooking»

Lors d’une session, deux ateliers sont dispensés pour donner «les codes de l’emploi». Le candidat va d’abord se voir proposer une tenue adaptée à son secteur d’activité. «On n’habillera pas de la même façon un ingénieur et un maçon», insiste Catherine, styliste et «bénévole image». Perfecto en cuir, jean slim et frange parfaite, elle a le physique de l’emploi. Elle précise : «On ne fait pas de relooking.»

Une fois la tenue dénichée, le candidat passe une simulation d’entretien auprès de «bénévoles RH». Des volontaires travaillant dans les ressources humaines ou dans le coaching professionnel. «On reçoit les CV la veille, pour préparer un entretien individualisé en fonction du poste demandé», explique Grégoire, 28 ans, recruteur dans un centre de formation. Concentré, il se penche sur le CV de Gladys, venue pour un poste d’agent d’entretien.

Bénéficiaires de la Cravate Solidaires
Bénéficiaires de la Cravate Solidaire.

La jeune femme de 34 ans sort de l’atelier image. En plus des vêtements, bijoux et maquillage sont proposés aux candidates. Veste de tailleur, fard bleu, rouge à lèvres et créoles, Gladys est toute pimpante pour l’entretien. Au chômage depuis cinq ans, c’est Pôle Emploi qui l’a dirigée vers la Cravate Solidaire. Face à Grégoire, elle croise ses mains, se tord les doigts, cherche ses mots. Le jeune homme la questionne sur son parcours. «En cinq ans, vous n’avez rien trouvé ?» Gladys secoue la tête tristement. «Personne ne me rappelle jamais…» Une fois l’entretien terminé, Grégoire lui donne des conseils. Comment se tenir, présenter son parcours positivement, ne pas hésiter à prendre des notes. Gladys hoche la tête, rassurée.

«Passer une simulation d’entretien en tenue est important, assure Florence Roussel, psychologue du travail. Être bien habillé joue sur la confiance en soi.» Mais cela coûte cher. Entre 100 et 350€ pour un costume, et 100 à 300€ pour un coaching privé. Gladys et Abderrahmane, au RSA avec des enfants à charge ne peuvent se payer ni l’un ni l’autre. «Ici, tout est gratuit», affirme Nathalie Dazin, la présidente de l’association lilloise.

Trouver des fonds propres

C’est elle qui a monté la Ch’tite Cravate fin 2015. Mais le concept n’est pas né à Lille. Il a germé dans l’esprit de trois étudiants d’école de commerce parisienne qui côtoyaient quotidiennement des cadres en costume-cravate. Eux-mêmes déboursent des centaines d’euros pour avoir le leur. «Alors qu’en fait, pourquoi ne pas récupérer les anciens costumes de ces gens ?»

En 2012, les trois compères déposent les statuts de l’association. Nicolas Gradziel l’un des fondateurs raconte. «On a mis un an à constituer un stock, en récupérant à droite à gauche.» Le projet fait mouche. En 2014, la Cravate Solidaire reçoit le label «la France s’engage» et la dotation qui va avec. A partir de là, il faut pérenniser l’action, trouver des fonds propres, créer un modèle économique.

 

Flyer de collecte de dons qui explique comment fonctionne la Cravate solidaire.
Flyer de collecte de dons qui explique comment fonctionne la Cravate solidaire.

Entre temps, la Cravate fait des petits. «Des gens venaient nous voir d’un peu partout en France», explique Nicolas Gradziel. C’est le cas de Nathalie Dazin, 52 ans, styliste à la retraite. «Ce projet m’a parlé», dit-elle simplement. Elle s’engage d’abord comme bénévole et faits des allers-retours hebdomadaires Lille-Paris. Et puis, elle se lance. «Nicolas m’a appelé et m’a dit, “il y a une entreprise du Nord qui va se débarrasser de plusieurs cartons de vêtements“, se rappelle-t-elle. J’ai foncé.» Elle entrepose alors tout dans son garage. «Au départ, c’était compliqué, je n’avais pas de local.» Elle en dégote finalement un, et monte la Ch’tite Cravate fin 2015. Depuis, elle mobilise 60 bénévoles.

« Chaque antenne est indépendante juridiquement, souligne Nicolas Gradziel. Car s’il y a une chute, elle entraîne tout le monde.» Paris n’a que le contrôle de la marque et fait signer une charte de valeurs à ceux qui décident de s’estampiller Cravate Solidaire. «On leur donne quand même les grandes lignes de notre modèle économique», concède Nicolas Gradziel. Outre Paris et ses cinq salariés, la Ch‘tite Cravate est la seule qui a pu créer un emploi.

Le«kilo-euro»

Ainsi, la Cravate Solidaire, à Lille ou Paris, se finance de la même façon. Sur des fonds privés, grâce à un mélange de mécénat et de prestations. Certaines enseignes, telle Camaïeu, leur offrent des stocks neufs. Mais leur concept le plus innovant est le «kilo-euro». Au sein d’une entreprise, la Cravate Solidaire installe un stand lors de de la pause déjeuner. Ils viennent le vendredi une première fois, pour sensibiliser les salariés à leur cause et leur demander d’anciens vêtements. Ils y retournent en début de semaine et pèsent les kilos de vêtements récoltés. Pour un kilo, l’entreprise partenaire donne 10€. «La dernière fois, on a récolté 370 kilos, soit 3700€,se réjouit Nathalie Dazin. Ce système de financement représente 40% de nos fonds.»

Aujourd’hui, l’association voit plus loin. «On cherche à s’autofinancer, explique la présidente lilloise. Des partenariats avec des structures qui paieraient un forfait pour tant de personnes suivies.» Avec une limite : «Ne pas devenir une case à cocher dans le programme d’un conseiller Pôle Emploi.» La Cravate ne veut pas perdre son objectif premier : le social et le solidaire.

Bénévoles de la Cravate Solidaire.

Depuis son lancement à Lille, la Ch’tite Cravate a suivi 150 personnes. Environ 40 % de candidats ont réussi l’entretien pour lequel ils sont venus. «C’est “l’impact Cravate“, explique Aline Perreau. On espère faire aussi bien qu’à Paris.» Dans la capitale, 70% des candidats sont embauchés.

Abderramhane, lui, est sûr que son entretien va bien se passer. «Avec ce costume, c’est obligé. » En sortant, Ryan fait remarquer à son père qu’il n’a pas de cravate. De fait, c’est l’attribut qui manque le plus dans les stocks. Toute l’équipe se glace, interdite. Abderramhane les rassure en riant : « Oh, la cravate, ce n’est pas le plus important. C’est bien le seul truc que je peux m’offrir. »

L'auteur de l'article

Pierre BAFOIL, ESJ Lille, lauréat du 3ème Prix Charles Gide du meilleur reportage en économie sociale.

Pierre BAFOIL, ESJ Lille, 3ème Prix Gide 2017

« J’ai candidaté au prix Gide car l’Economie Sociale et Solidaire est un thème qui m’intéresse de par sa dimension économique et responsable. Je me suis donc intéressé à la Cravate Solidaire.

Leur projet d’habiller et de préparer des personnes sur le point de passer un entretien m’a beaucoup plu. Leur objet social comme leurs moyens de financement m’ont semblé particulièrement originaux. J’ai eu envie de faire partager leur aventure. »

 

Cet article a été primé dans le cadre du Prix Gide du meilleur reportage en économie sociale de la Fondation Crédit Coopératif.

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Rédigé par

Pierre BAFOIL

2 commentaires

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La redaction

Publié le 21 août 2017

Bonjour, Il faut que vous contactiez directement l'association pour leur demander : http://lacravatesolidaire.org/contact/.

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Belarbi Myriam

Publié le 17 août 2017

Bonjour, Peut on devenir benevole dans votre association? Si oui, pouvez vous me contacter ? Merci par avance !

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