Agir au quotidien

Succombez à la coopérative funéraire

Publié le 24 juillet 2017

À Nantes, trois femmes ont lancé la première coopérative funéraire de France. Leur objectif : accompagner les familles endeuillées sans les inciter à dépenser et leur proposer des funérailles personnalisées et éco-responsables.

Tombe végétalisée

« Dans le milieu funéraire et pendant notre formation, on nous apprend à vendre les cercueils les plus chers. C’est contraire à nos valeurs, à notre philosophie », explique Sophie Dronet, conseillère funéraire. Elle a cofondé en octobre dernier (ndlr. 2016) la coopérative funéraire de Nantes, un modèle unique en France. Ce matin-là, lorsqu’elle arrive, sa collègue l’attend.

Cheveux gris impeccablement coiffés, veste noire, pantalon noir, derbies noires vernies et chemise blanche, Brigitte Brodin s’apprête à se rendre dans une maison de retraite pour une mise en bière et lui demande un coup de main pour charger le cercueil dans le corbillard. À l’arrière du bâtiment, le véhicule funéraire gris est garé au milieu d’une dizaine de minibus à fleurs multicolores. « Quelqu’un a refusé catégoriquement que l’on emmène le corps de son proche décédé dans un de ces véhicules à fleurs en pensant que c’était notre corbillard, mais rassurez-vous, ils appartiennent à la SCOP de transport avec laquelle nous partageons le bâtiment », plaisante Sophie Dronet.

Brigitte Brodin et Sabine le Gonidec, deux des créatrices de la coopérative funéraire.
Brigitte Brodin et Sabine le Gonidec, deux des créatrices de la coopérative funéraire.

Dans cette agence de pompes funèbres pas comme les autres, les parts sociales sont détenues par les salariés mais également par des entreprises en lien avec l’économie sociale et solidaire, des associations et des particuliers. Le projet émane de trois femmes : Sabine Le Gonidec était responsable de communication, Sophie Dronet, maîtresse de cérémonie dans le funéraire, et Brigitte Brodin, préparatrice en pharmacie.

Elles ont toutes les trois connu des obsèques décevantes qui leur ont donné l’idée de créer leur propre entreprise. Alors qu’elles ne se connaissaient pas, la Maison des adieux, une association nantaise qui milite pour le développement des obsèques laïques, les a mises en contact. Elles se sont inspirées de ce qui se faisait au Québec pour lancer cette société. Basée dans la zone commerciale d’Orvault, au nord de Nantes, la coopérative fait face à un magasin de motos, un Biocoop et un Jardiland. Depuis sa création, dix-huit obsèques ont été organisées.

L'intérieur chaleureux des bureaux de la coopérative funéraire pour accueillir les clients.
Un intérieur chaleureux pour accueillir les clients.

En début d’après-midi, un couple passe à l’improviste. Jean-Claude et Odile viennent se renseigner car la mère de cette dernière est en fin de vie. Ils ont connu la coopérative par deux amis et ont investi 30 euros chacun dès le début du projet, par conviction. Brigitte Brodin les accueille dans la salle de réception. Ici, pas de plaques commémoratives en granit, pas de cercueils d’exposition ou de fleurs artificielles. Avec ses canapés gris confortables, son jonc de mer au sol, son tapis aux motifs ethniques et ses chaises scandinaves, l’endroit se veut chaleureux. Dans un coin, les trois cofondatrices ont installé un espace pour les enfants avec des jouets, des livres et des crayons de couleur.

« Il n’y a rien qui rappelle la mort, remarque Jean-Claude. On se croirait presque dans une maison ordinaire et on s’y sent à l’aise. » Posés au milieu des pots de fleurs sur une étagère, seuls quelques livres intitulés « Nos petits enterrements » ou « Je veux des funérailles écologiques ! » rappellent que l’on est bien dans une agence funéraire. Brigitte Brodin emmène le couple dans la pièce attenante pour discuter des souhaits de la mère d’Odile concernant ses funérailles et établir un devis.

Pas de pression commerciale

Comme tous les membres de la SCIC (société coopérative d’intérêt collectif), Odile et Jean-Claude bénéficient d’une réduction de 10 % sur tous les produits et services mais il n’est pas nécessaire de l’être pour avoir accès à ses services. La coopérative compte actuellement 182 coopérateurs, qui ont investi entre 20 euros (la somme minimale) et 5 000 euros. Tous sont copropriétaires de la société et peuvent participer aux décisions financières lors de l’assemblée générale.

Parmi ces coopérateurs, Jean, 84 ans. Il fait partie de l’Association pour des Coopératives Funéraires Françaises (ACFF), un collectif qui a aidé les trois femmes à créer leur coopérative. Pour lui, les entreprises de pompes funèbres classiques profitent de la détresse des familles pour surfacturer leurs prestations. Depuis la libéralisation du secteur en 1993, les prix se sont en effet envolés. En 2014, l’UFC-Que Choisir révélait que le coût pour des obsèques, hors caveau et concession, s’élevait en moyenne à 3 350 euros. La facture totale variant selon les agences de 1 347 à 6 449 euros. Un grand écart tarifaire dû, selon l’association de consommateurs, à « un florilège de prestations “non obligatoires » et à des opérations aux prix disproportionnés ».

Cercueil personnalisable de l'entreprise aveyronnaise Carles.
Cercueil personnalisable de l’entreprise aveyronnaise Carles.

A Nantes, la coopérative funéraire ne propose pas forcément de meilleurs tarifs que la moyenne. « Mais nous ne faisons pas pression pour vendre des services ou des produits qui font augmenter la facture », affirme Sabine Le Gonidec, la présidente et cofondatrice de la SCIC. La coopérative sous-traite certaines de ses activités – thanatopraxie, transport de corps avant mise en bière, travaux de fossoyage et de marbrerie, porteurs. Son financement est exclusivement privé, elle ne touche aucune aide de l’État ni de subvention. Ses premiers résultats sont encourageants. « Si nous continuons sur ce rythme de croissance, notre second exercice pourrait être bénéficiaire ou au moins à l’équilibre », explique Sabine Le Gonidec. Du fait de son statut de SCIC, au moins 57 % des bénéfices devront être réinvestis dans l’entreprise.

Le business de la mort est en expansion, et surtout, très concurrentiel. En France, 587 000 personnes sont décédées en 2016. Plus de 3 700 prestataires de services funéraires se partagent un marché qui représentait en 2015 plus de 2,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires, selon l’Insee. Mais la petite coopérative funéraire de Nantes parvient à tirer son épingle du jeu. Edmond, 71 ans, et sa femme, Françoise, 72 ans, ont fait appel à elle pour les obsèques de leurs mères, toutes deux décédées en février. Le couple s’est étonné de la simplicité des offres proposées. « Lorsque j’ai vu qu’il n’y avait que trois cercueils, je me suis dit “ouf !”. C’est épouvantable d’avoir à choisir parmi 36 modèles », fait remarquer Françoise. La coopérative ne propose en effet que trois cercueils en bois, fabriqués en Aveyron. Deux d’entre eux sont éco-responsables : le « Parisien Harmonie » est en pin et verni à l’eau, le « tombeau Népal » est en chêne massif hydrociré. Le dernier, le « tombeau Quercy » est en chêne massif, avec du vernis satiné. Ils coûtent entre 764 euros et 1067 euros.

Démarches administratives, soins aux défunts, fourniture de cercueils, transport, cérémonie… Françoise et Edmond ont apprécié que les trois cofondatrices s’occupent de tout avec un suivi personnalisé. « Les familles ont besoin d’avoir une béquille. Un lien se crée, on entre dans leur intimité, dans leur histoire, confie Brigitte Brodin. Ce ne serait pas pareil si l’on était plusieurs à s’occuper de leur cas à tour de rôle, comme dans une grande entreprise ». Mais côtoyer la mort au quotidien n’est pas toujours évident, surtout lors des cérémonies. « Certaines familles sont dans une telle douleur que ça prend aux tripes. J’ai déjà senti les larmes monter mais je ne m’autorise pas à craquer », raconte Sophie Dronet. Dans cet univers morne, les cofondatrices tentent d’apporter un peu de fantaisie en cassant les codes.

Des alternatives au modèle traditionnel

Si le choix de cercueils classiques demeure limité, la coopérative sort des sentiers battus pour le reste de ses offres. Elle propose ainsi des cercueils en carton personnalisables, plus écologiques que les modèles traditionnels. Ils peuvent être recouverts de motifs papillons, tulipes, montagnes ou par l’image d’une mer d’un bleu limpide… Chacun peut même avoir un cercueil unique, à son image, en le personnalisant à partir de photos ou de dessins. Le cercueil peut aussi rester blanc, permettant aux proches qui le souhaitent d’y laisser un ultime petit mot lors de la cérémonie. Sur les dix-huit obsèques organisées par la société, neuf étaient des crémations dont cinq avec cercueils en carton. Seuls deux ont été personnalisés : le premier avec le bateau militaire sur lequel le défunt avait travaillé, le second, avec une photo de la péniche sur laquelle la personne décédée vivait.

Cercueil en carton avec des motif coquelicots
Cercueil en carton avec le motif coquelicots, de l’entreprise abCremation.

Autre originalité : les tombes d’occasion. Il s’agit de monuments funéraires récupérés par la ville de Nantes dans les cimetières de la commune lorsque les concessions arrivent à expiration et ne sont pas renouvelées. Là encore, peu de familles osent franchir le cap. Mais ces offres ont incité Frédéric à investir dans le projet. Comme beaucoup des coopérateurs, ce géographe et professeur à l’école d’architecture de Nantes de 52 ans a assisté aux obsèques d’un proche qui l’ont déçu. « C’était quelqu’un d’assez libre et la cérémonie ne lui ressemblait pas. Les gens méritent souvent mieux que la commémoration qui leur est dédiée », regrette-t-il.

Parce que l’écologie, même la mort s’y met, la société propose également des tombes végétalisées aux allures de petit jardin. Une alternative aux pierres tombales traditionnelles. Jusqu’à présent, personne n’en a commandé. « Même si l’idée du végétal peut séduire, les gens restent peut-être attachés aux traditions. Ils craignent le qu’en-dira-t-on ou ont peur d’être trop original… », avance Sabine Le Gonidec, persuadée que cela viendra et que la coopérative est en avance sur son temps. En avance sur la mort, en somme.

L'auteur de l'article

Chloé Marriault, lauréate du 1er prix Charles Gide du meilleur reportage en économie sociale.

Chloé Marriault, EPJ de Tours, lauréate du 1er prix Charles Gide« J’ai intégré l’Ecole publique de journalisme de Tours en 2014, après un baccalauréat ES et une première année de Langues étrangères appliquées (anglais-allemand) à l’université Sorbonne Paris-IV. En 2016, j’obtiens mon DUT Journalisme et poursuis en licence professionnelle spécialité presse écrite-web. Parallèlement, je réalise plusieurs stages dans différentes rédactions : Le Journal du Centre (groupe Centre France), Marie Claire, Le Monde, Paris Match et Le Figaro.

Les étudiants en Licence presse écrite/web de l’Ecole publique de journalisme de Tours participent chaque année à ce prix. Je m’intéresse depuis longtemps aux sujets de société et à l’économie, et avais donc déjà lu plusieurs sujets sur l’économie sociale et solidaire. Mais ce reportage est le premier que je réalise dans ce domaine. 

Je suis sensible aux sujets liés à la fin de vie. Euthanasie, suicide assisté, thanatopraxie… Ces questions restent encore très souvent taboues. Avec ce sujet, j’ai souhaité aborder le milieu funéraire et montrer que même si les pompes funèbres sont un véritable business, des alternatives existent. Les fondatrices de cette coopérative ont voulu casser les codes en adoptant une gouvernance démocratique et en consacrant leurs bénéfices au développement de leur activité. »

 

Cet article a été primé dans le cadre du Prix Gide du meilleur reportage en économie sociale de la Fondation Crédit Coopératif.

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Chloé Marriault

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Une coopérative funéraire éco-responsable – La part du colibri

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