A vous de jouer !

Cases et bulles

Les dessinateurs aussi s’engagent !

Par leur coup de crayon, des auteurs et dessinateurs regroupés en associations interpellent, informent, servent au dialogue culturel… Futile ? Sous-genre ? Le dessin prend sa revanche et s’engage pour changer le monde.

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La censure vue par Musa Kart, dessinateur turc membre de l'association Cartooning for peace et emprisonné depuis fin 2016

La scène se passe dans une région reculée d’Amazonie. Laure Garancher est en mission pour l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et des chefs indiens ou marrons lui martèlent : « Le matériel de sensibilisation que vous utilisez à l’OMS ne fonctionne pas ! ». Le constat est clair : conçues loin des populations et sans scénariste, les campagnes de prévention contre le paludisme ou la fièvre jaune ne parlent à personne. « Ils n’avaient aucune idée de ce qu’on voulait dire avec nos supports ! », se souvient la fonctionnaire internationale.

Alors Laure fait appel à sa seconde casquette : auteure et illustratrice. Avec deux autres auteurs (Wilfrid Lupano et Mayana Itoïz) et le soutien de l’OMS, elle retourne en Amazonie. Pendant plusieurs semaines, les auteurs écoutent et travaillent sur des problématiques de santé avec des communautés indigènes. Dans le village surinamais de Kwamala, les habitants contribuent au choix des personnages, des costumes et à la réalisation du storyboard. A l’arrivée, quatre planches très colorées qui dénoncent de manière métaphorique les ravages de l’alcoolisme dans la communauté.

"Un grand danger menace le village", avertit le léopard. Une BD pour sensibiliser les communautés indigènes aux méfaits de l'alcoolisme. Par Wilfrid Lupano, Mayana Itoïz et Laure Garancher.

« Un grand danger menace le village », avertit le léopard. Une BD pour sensibiliser les communautés indigènes aux méfaits de l’alcoolisme. Par Wilfrid Lupano, Mayana Itoïz et Laure Garancher.

« Cette expérience a été un choc positif. Avec ma casquette OMS, je n’avais jamais eu la même facilité à rentrer en contact avec ces populations », raconte Laure. La bande dessinée a aussi un pouvoir de dialogue culturel. « Les gens osent nous critiquer et sont capables d’émettre un jugement car nous n’arrivons pas comme des experts ». Grâce à l’intermédiaire du dessinateur, le dessin devient alors un outil de dialogue communautaire efficace.

A leur retour en France, les trois auteurs, très vite rejoints par d’autres, créent l’association The Ink Link. « Le but est de faire, par le dessin, le lien entre les bénéficiaires, les experts et les ONGs », résume Laure. Un dessinateur-scénariste a par exemple élaboré avec les bénévoles, les jeunes, les familles et les salariés de la Fondation des Apprentis d’Auteuil, un guide des attitudes permettant d’améliorer le dialogue entre tout le monde.

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« Les mots », par le scénariste Augustin Lebon, avec la complicité des bénévoles et des bénéficiaires de la Fondation des Apprentis d’Auteuil

Un langage universel au secours de la paix

Mais le dessin peut aussi, à travers les débats et réflexions qu’il entraîne, faire avancer la paix et la démocratie, rien que ça ! « Les enfants sont très interpellés. Cela provoque chez eux des points de vue très tranchés », explique Anna Sollogoub, de Cartooning for Peace. Cette association regroupe des dessinateurs de presse, qu’elle considère comme des « baromètres de la liberté de la presse dans le monde». Elle intervient dans les écoles pour aborder des sujets comme le vivre-ensemble, l’environnement ou la liberté d’expression. Après le choc des attentats de 2015 et 2016 en France, par exemple, le dessin a aidé les élèves à s’exprimer.

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« Censure & liberté d’expression », par le Canadien Coté, membre du réseau de dessinateurs Cartooning for peace

L’association Cartooning for Peace est née en 2006 à la suite de l’affaire des caricatures danoises, à l’initiative de Plantu et du secrétaire général de l’ONU Kofi Annan. Ses missions : promouvoir une culture de paix et de démocratie, favoriser la reconnaissance des dessinateurs de presse et soutenir ceux qui sont menacés ou empêchés dans l’exercice de leur métier. Parmi ses 162 membres, des artistes comme le Malaisien Zunar, qui dénonce la corruption dans son pays, ou le Turc Musa Kart, emprisonné depuis fin 2016.
BD engagée et reportages en cases

Les cases et les bulles peuvent aussi révéler des héros oubliés et des causes ignorées. Dans Palestine, Joe Sacco raconte le combat des Gazaouis. Rural ! d’Etienne Davodeau décrit l’impuissance de paysans bios face à la planification d’une autoroute. Philippe Squarzoni s’attaque au changement climatique avec les 500 pages très documentées de Saison Brune. Et Kkrist Mirror met en cases un éclairage sur la déportation des tsiganes par le gouvernement de Vichy.

Cette BD dite « engagée », « reportage » ou encore « documentaire » a d’ailleurs son festival annuel près de Cholet, organisé par l’association Bandes à part !

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Débat sur les colonies françaises dans la BD lors du festival de la BD engagée, à Cholet, organisé par l’association Bandes à part

« Il y a un mouvement général dans la BD qui permet d’aborder des sujets moins conventionnels et de traiter du réel en partageant un point de vue », explique Jeff Porquié, dessinateur et collaborateur de la Revue Dessinée. Créé par des auteurs de BD, ce trimestriel propose des reportages dessinés inédits. Comme l’enquête « Les frontières de la honte », à propos du fonctionnement de l’agence Frontex et de ses effets désastreux. La journaliste Taina Vernonen a apporté la matière factuelle et Jeff Porquié son trait, son regard et sa sensibilité. « Avec la BD, on peut faire passer des informations brutes d’une manière qui touche les gens », constate la journaliste.

Une case de l'enquête "Energies extrêmes", sur les gaz de schiste, publié dans La revue dessinée par Sylvain Lpoix et Daniel Blancou

Une case de l’enquête « Énergies extrêmes », sur le gaz de schiste, publié dans la Revue Dessinée par Sylvain Lapoix et Daniel Blancou

Les premières planches du reportage – qui énoncent faits et chiffres sur la lutte contre les migrations clandestines – sont ainsi peuplées des corps sans vie de migrants anonymes. Une volonté d’interpeller, voire de choquer, tout en apportant de l’information. Le 9e art n’a pas fini de s’engager… et de nous faire réagir.

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Une planche des « Frontières de la honte », reportage de Taina Vernonen et Jeff Porquié pour la Revue Dessinée

Auteur de l'article : Pauline Bian-Gazeau

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