Citoyenneté

Prévention de la radicalisation : les asso en première ligne

Publié le 1 mars 2017

Les pouvoirs publics sont démunis face à l’embrigadement de certain-e-s jeunes. Qui de mieux que des structures de terrain, flexibles et adaptables, pour prévenir ce phénomène encore mal connu?

« Les sectes, elles profitent des faiblesses des jeunes pour les attirer », assure une élève de 3ème. « C’est pas les parents qu’il faut sensibiliser aux dangers des réseaux sociaux, c’est les grands frères. Facebook, Facetime, pour nos parents ça va trop vite ! », ajoute un autre élève. Les interventions fusent durant la représentation de la troupe de théâtre Masquarades, dans un collège de banlieue parisienne.

Conçue pour délier la parole autour de l’embrigadement, la pièce raconte l’histoire de Lisa, 16 ans, traitée de « petit boudin » à l’école et négligée par ses parents. Elle se réfugie sur le web, tombe sous l’emprise d’un gourou vêtu de noir et d’un naturopathe censé résoudre ses problèmes de poids… Très vite, elle coupe les ponts avec sa famille et s’engouffre dans une secte.

« Ca vous rappelle quelque chose ? », demandent les comédiens après le premier tiers du spectacle. « Oui, ça ressemble à Daech », répondent invariablement les jeunes. « On est dans des banlieues où il y a beaucoup de musulmans, on ne peut pas parler frontalement de l’islam radical, cela braquerait les gens. Là ce sont les jeunes qui y arrivent par eux-mêmes », souligne le psychologue qui accompagne chacune de ces représentations.

Des pouvoirs publics « débordés »

Comme des centaines d’initiatives contre la radicalisation des jeunes, la pièce de Masquarades est née courant 2015, après le séisme des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher. « Nous étions spécialisés dans la prévention des conduites addictives, se souvient Didier Mauberty, le fondateur de la troupe. Mais à Dreux, notamment, on nous a pressés d’intervenir sur la radicalisation, car il y avait eu un refus quasi général de la minute de silence. » Depuis, en une cinquantaine de représentations, la pièce a touché environ 2.500 élèves dans un large quart nord-est de la France.

Ce sont souvent des associations que les pouvoirs publics appellent à la rescousse pour monter les actions de prévention. « Personne n’avait ça comme activité principale, rappelle le psychologue. On a répondu à des appels à projets car l’Etat a été débordé par la montée du radicalisme et n’a pas les compétences en interne pour y faire face. Ils n’ont pas de psys ou de troupes de théâtre ! »

Après la représentation, les jeunes remplissent un questionnaire : feront-ils plus attention à ce qu’ils postent sur internet ? Se sentent-ils mieux capable d’identifier des récits complotistes ou des techniques de recrutement ? « 80% répondent positivement, se réjouit Didier Mauberty. On ne s’adresse pas aux jeunes radicalisés, on fait de la prévention primaire, pour développer la vigilance. Dans ces quartiers, les profs marchent sur des œufs. Nous on n’a pas peur d’aborder les sujets sensibles. »

Prêches du vendredi et scoutisme inter-religieux

Les associations cultuelles aussi se mobilisent contre le repli sur soi. Dans les Yvelines, par exemple, où une ville comme Trappes est particulièrement touchée, le conseil des institutions musulmanes (Cimy) fait participer des centaines de jeunes à des visites croisées entre mosquées et paroisses catholiques ou à des collectes communes pour la Banque alimentaire. « Nous favorisons aussi ce discours d’ouverture auprès des imams, pour leurs prêches, et auprès des responsables d’écoles religieuses », affirme Abdelaziz El Jaouhari, secrétaire général du Cimy.

Même démarche du côté des Scouts musulmans, qui se voient en « bâtisseurs de paix ». « Nous avions conscience des risques de radicalisation dès le démarrage, en 1991. Il y avait déjà beaucoup d’amalgames entre musulmans, maghrébins, terroristes… », se souvient Ralib Bourouiba, responsable de l’association dans la région de Montpellier.

La technique pour promouvoir ces valeurs est classique : des camps avec grands jeux, montage de tentes et veillées feu de camp… Mais parfois en compagnie d’autres mouvements scouts, « laïc, israélite, protestant ou autre, dans une relation de fraternité », précise M. Bourouiba.

Il garde ainsi un souvenir marquant d’un week-end dont la date tombait le lendemain des attentats du 13 novembre. « On a décidé de le maintenir et on a ouvert le dialogue, raconte-t-il. Les jeunes musulmans disaient : ‘Si j’étais à la place d’un non-musulman, je me méfierais des musulmans’. Et les jeunes non-musulmans : ‘Si j’étais musulman, j’aurais conscience que ces gens ne me représentent pas, et ça me ferait mal.’ Il y avait énormément d’émotion. »

Travail de fond d’une part, prévention ciblée d’autre part… La mobilisation est réelle, mais semble dérisoire face aux moyens de recrutement des organisations terroristes. « Entre une demande de subvention et la mise en place d’un projet de prévention, il s’écoule 10 mois. Les institutions sont lourdes », rappelle Didier Mauberty. Daech, de son côté, produit au moins une vidéo de propagande par semaine.

Les outils pour monter une action dans votre région

La prévention, ça peut aussi passer par le cinéma ! Le film « Le ciel attendra » où Mélanie, 16 ans, manque de commettre l’irréparable, sert de base à des associations de la France entière pour des débats sur la radicalisation. Le gouvernement aussi déploie des outils à destination des jeunes, comme le site Toujours le choix, où l’internaute se glisse dans la peau de deux jeunes tentés par le départ en djihad. Quant au numéro vert 0 800 005 696, il offre une écoute aux personnes qui soupçonnent l’embrigadement d’un proche.

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Rédigé par

Hélène Seingier

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