Culture

Secouez le conférencier qui sommeille en vous !

Publié le 4 janvier 2017

On vous l'assure: monter sur scène façon tribun est à la portée de tous. A l’invitation d’associations, plus de 150 personnes se sont formées aux « conférences gesticulées » ces dernières années. Cette forme de théâtre politique a pour maîtres mots « confiance en soi » et « légitimité ».

Conférences gesticulées vous dites? Ce nom rigolo désigne des conférences théâtrales mêlant des « savoirs chauds » – les récits de vie des participants – et des « savoirs froids », alimentés de théories, de concepts et de réflexions. Le tout présenté avec humour et auto-dérision.

Et ça fonctionne. Entre les quatre murs de l’auberge de jeunesse d’Amiens, à l’occasion du rendez-vous « Tu veux la voir, ma jeunesse ? », une quarantaine de personnes réagit et s’anime à l’issue de la conférence de Firas. Pendant plus d’une heure, il nous a fait rire autant qu’il nous a amenés à nous questionner. « Cette conférence, je l’ai appelée, Si un jour le peuple aspire à vivre… Tribulations d’un jeune binational sur le chemin de l’engagement, raconte le garçon de 27 ans. Elle est née pendant le dispositif Monte ta conf’ de jeunes porté par La Boîte sans projet, association d’éducation populaire. J’y raconte ma jeunesse en Tunisie, mon arrivée en France et la découverte concomitante de l’engagement. »

Se sentir légitime

« Monte ta conf’ de jeunes » l’a aidé à se lancer, à se faire confiance. « Je ne me voyais pas franchir le cap, je ne me sentais pas légitime, trop jeune peut-être. Mais grâce à nos formateurs, on a déconstruit tout ça. De décembre à avril, on a pris de la hauteur sur nos parcours respectifs. C’est en échangeant nos anecdotes que les fils rouges de nos conférences se dégagent. »

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Pour lui, ce fil rouge se dessine autour de son lien à la Tunisie. En mêlant ses souvenirs, son expérience sur place et des recherches sur ce pays, Firas propose entre autres un éclairage différent sur la révolution tunisienne. Si sur scène il est seul, des objets habillent l’histoire. Une cafetière notamment. « Je collectionne les cafetières. En Tunisie, le café est le lieu de socialisation, les anecdotes fourmillent. Après la révolution on est passé de 10 millions de commentateurs sportifs à 10 millions de commentateurs politiques », plaisante-t-il.

Emma était dans la salle, c’est sa première conférence gesticulée : « Je n’ai pas vu le temps passer. Ça change des conférences traditionnelles où j’ai toujours un peu l’impression que je suis là pour ingurgiter du savoir. Là, j’ai l’impression que l’on m’a raconté une histoire. Beaucoup de sujets ont été soulevés et pour autant j’ai le sentiment qu’il n’y a pas de réponses toutes cuites. Je me suis posé mes propres questions ».

Une forme de théâtre politique

C’est là que la conférence gesticulée prend tout son sens. « Si ce qui se passe sur scène fait écho et pousse le public à se questionner, je crois que l’on peut parler de théâtre politique », précise William Tournier, conférencier gesticulant depuis plusieurs années. Ce passionné a consacré un mémoire à ce sujet. Il forme même aujourd’hui les nouveaux gesticulants. « Ces formations collectives sont importantes. Elles permettent aux participants de déconstruire et de reconstruire leur vécu et leurs savoirs. Partir du récit de vie, c’est ce qui donne de la force à ces conférences. C’est la colonne vertébrale. C’est ce qui permet de ne pas être dans du storytelling (de « manipuler » sa vie au service d’un intérêt . »

Une fois ce récit de vie pris à bras le corps, les participants ont la lourde tâche d’épaissir ce vécu avec des savoirs, des concepts, des théories. « C’est le jeu de la petite et de la grande histoire : faire le lien entre son vécu et les lois, les mouvements sociaux existants, les théories scientifiques, sociologiques, pour parvenir à une réflexion, que l’on appelle l’ouverture de l’espace des possibles. C’est le moment où l’on se questionne sur ce que l’on veut, ce que l’on pourrait changer », ajoute William.

Fleur du bitume, c’est son nom de scène, a participé à l’une de ces formations. « Je suis passionnée par tout ce qui a trait à la scène mais côté confiance en moi ce n’était pas gagné. Je me demandais bien en quoi ma vie pouvait intéresser les gens », plaisante-t-elle. Avant de poursuivre : « Grâce à cette formation, j’ai une meilleure compréhension de mon vécu, j’ai repris mon histoire personnelle pour tenter de voir si certains événements de la grande histoire n’avaient pas influencé la petite. J’ai pu creuser le fond et la forme pour me sentir légitime et monter sur scène. Avant d’essayer, on ne se rend pas compte de la force émancipatrice de cet outil. »

William, lui, a baigné dans le Théâtre de l’opprimé avant de se laisser tenter par les conférences gesticulées, qu’il juge cousines : « Mon leitmotiv dans ces deux formes d’expression c’est réellement que tout le monde se l’autorise, soit sur un pied d’égalité. » Et la séduction semble opérer : de plus en plus de structures associatives ou coopératives s’emparent de cet outil d’agitation des cerveaux.

Conférences gesticulées – où et quand ?

Tout a commencé avec un acte impertinent de Franck Lepage, un militant de l’éducation populaire. Il forme du monde à cette pratique depuis 2006, et cela fait boule de neige.

Une université populaire gesticulante s’est montée, des festivals ont pris forme, un groupe de Conférenciers gesticulants vous tient au courant de l’actualité du secteur, un annuaire est en finalisation et plusieurs associations ou Scop proposent conférences et formations : le Contrepied à Rennes, L’engrenage à Tours, l’Orage à Grenoble, Vent debout à Toulouse, L’étincelle à Lille… Le mouvement est lancé !

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Rédigé par

Célia Prot

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