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Décryptage

Mal payés dans l’ESS?

L’économie sociale et solidaire a la réputation de moins bien rémunérer ses salariés que l’économie privée ou le public. Pourtant, la réalité est un peu plus complexe: suivant les secteurs et niveaux d’expérience, les différences ne sont pas si importantes. Et surtout, les salariés y trouvent d’autres avantages…

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Plus de la moitié des jeunes travaillant dans l’économie sociale et solidaire (ESS) se disent insatisfaits de leur salaire (52,6% d’après l’étude Avise-CESOD de juin 2014). Une perception justifiée par des revenus inférieurs à ceux pratiqués dans le secteur privé et le public. Mais dans le même temps, 85% d’entre eux se disent satisfaits de leur emploi. Tour d’horizon du sujet.

Un écart faible chez les jeunes diplômés

D’après l’étude sur l’emploi des jeunes dans l’ESS du CNCRESS, le salaire moyen perçu par les moins de 30 ans dans l’ESS est de 1.805€ brut mensuel contre 1.983€ dans le privé et 1.858€ dans le public. Si le premier salaire est souvent équivalent, les écarts se creusent pour la tranche d’âge des 25-29 ans où le privé classique dépasse largement l’ESS et le public.

Mais derrière ces moyennes se cachent des réalités très différentes selon les métiers, les secteurs d’activité et les types de structures. Le salaire mensuel brut moyen est par exemple plus faible dans les associations (1.695€) que dans les coopératives (2.158€), les mutuelles (2.120€) et les fondations (1.998€).

A noter que dans une Scop (société coopérative et participative), les salariés-associés peuvent bénéficier d’une participation aux bénéfices en plus de leur revenu mensuel. En savoir plus sur cette forme originale d’entreprise sociale.

« Les jeunes postulent tous dans les mêmes structures connues et les domaines à la mode, provoquant souvent une baisse des salaires. Or, on peut se sentir utile dans de plus petites organisations et dans des secteurs négligés par les candidats ! », explique Jean-Philippe Teboul, directeur d’Orientation durable. Le spécialiste du recrutement cite le potentiel, l’impact social fort et les salaires intéressants proposés dans les domaines de l’habitat social et des relations sociales, par exemple.

Une disparité suivant les secteurs

Et généralement, dans le secteur de la santé ou de l’enseignement, l’écart privé/ESS est faible. Dans certains secteurs, les salariés de l’ESS sont même généralement mieux rémunérés que dans le privé ! C’est le cas notamment dans l’agriculture/sylviculture, l’industrie alimentaire, le commerce ou encore la santé, rapporte l’étude du CNCRESS.

Laura, 23 ans, agent des services hospitaliers dans un établissement pour personnes âgées depuis quatre ans, estime son salaire actuel de 1.290€ net « suffisant » et « ne pensait de toute façon pas gagner plus ».

Pour son premier poste, Sarah, en mission longue au République Démocratique du Congo pour l’ONG Acted, gagnait 1.600€ net par mois. Si, certes, « tu ne comptes pas tes heures et vis dans des conditions spéciales », la jeune femme – logée, nourrie, blanchie – n’avait pas de frais sur place.

Pas toujours évident de vivre bien

Parfois le constat est plus mitigé. Educatrice spécialisée dans l’associatif, Delphine a la chance de décrocher un CDI après la fin de ses études pour un salaire net de 1.367€. Au moment de payer ses premiers impôts, elle réalise que son niveau de vie s’est réduit. « J’ai réalisé ma formation par la voie de l’apprentissage, avec un revenu de 1.177€ auxquels s’ajoutaient des aides du centre de formation, les aides au logement de la CAF et une exonération d’impôts. J’ai retrouvé le même pouvoir d’achat deux ans plus tard grâce à une augmentation. »

Pour Pauline, pas d’autre choix que de multiplier les activités pour vivre correctement. « J’ai commencé comme animatrice chez E-graine, une association d’éducation au développement durable, un poste payé entre 1.250 et 1.400€ net. Pas évident de bien vivre avec ce salaire à Paris donc je n’y travaillais que 4 jours sur 5 : le 5ème jour j’étais baby-sitter et je gagnais plus ce jour-là. » Mais grâce à ce premier poste, elle fait les bonnes rencontres et, surtout, celle de son futur employeur.

Privilégier la cause et l’engagement 

« Même si je sais que je pourrais gagner plus dans une agence ou une entreprise, je privilégie la cause pour laquelle je travaille », explique Paula, chargée de communication dans une association environnementale qui touche 1.800€ net et des avantages comme une prime de vacances (280€), des chèques cadeaux pour Noël (130€), une carte sésame et des tickets restaurant. « On peut être dans l’ESS et bien s’en sortir ! ».

Pour Clara, recrutée comme chargée de mission chez Enda Europe pour un salaire équivalent au Smic, « certes, ce n’est pas ce à quoi on peut prétendre après un bac+5 mais je souhaitais un métier dans lequel je puisse exprimer mon engagement ». Bien renseignée, elle avait conscience d’orienter son parcours vers un secteur de la solidarité internationale précaire et offrant peu d’opportunités d’emplois. Avec le recul, elle considère ce poste comme « une belle porte d’entrée » pour son parcours dans les projets solidaires.

Avoir conscience de la réalité économique du secteur associatif et savoir que les écarts entre les revenus sont plus faibles que dans le privé permet de mieux accepter sa situation personnelle. « Comme j’étais avant à la tête d’une petite association, je comprends que les budgets puissent être tendus et que chacun doive y mettre du sien pour avancer », explique Antoine, anciennement chargé de mission dans une association pour un revenu mensuel de 1.700€ net.

Des métiers-passion

Devenue directrice adjointe d’une jeune et petite entreprise d’insertion, Pauline, 1.800€ net, ne compte pas ses heures : « facilement 9 à 10 heures par jour, parfois plus ! ». Mais elle s’accroche, grâce à cette sensation « d’être portée par un boulot passionnant et une réelle énergie en allant travailler même si ce n’est pas toujours facile ». Son adhésion au projet solidaire, et l’échelle des salaires plus resserrée que dans une PME classique, l’aident à oublier qu’elle pourrait gagner plus ailleurs.

En charge de l’accompagnement de personnes étrangères en situation irrégulière, Marion a choisi « un métier-passion » en lequel elle croit et « qui donne envie de se lever le matin ». Structure importante et revenus élevés ne vont pas forcément de pair : chez France Terre d’Asile, 550 salariés et 200 volontaires, elle est recrutée avec un niveau bac+5 à 1.388€ net. « Ce premier salaire est bas par rapport à mon niveau de qualification, à la difficulté du travail, aux responsabilités ». Par contre, l’association, reconnue pour recruter des jeunes pas toujours expérimentés, est un tremplin.

Et c’est aussi un des atouts de l’ESS pour les jeunes : ils occupent souvent des postes à responsabilités et acquièrent rapidement de l’expérience. Pour Jean-Philippe Teboul d’Orientation durable, un premier emploi dans une jeune entreprise sociale offre une belle visibilité et permet de se former. « Les anciens de Veja, marque de baskets écolos, ont aujourd’hui de très beaux postes ! », explique-t-il par exemple.  Par contre, le spécialiste du recrutement conseille de refuser un salaire ne correspondant pas à ses attentes : « sinon vous risquez de partir au bout de 6 mois ce qui n’arrangera ni la structure ni vous ! »

Qualité de vie et sécurité 

Avec trois ans d’expérience, Antoine est responsable communication d’une association nationale et touche aujourd’hui 1.960€ net par mois avec, en plus, le 13ème mois. Pour lui, la qualité de vie au travail compte autant que la rémunération. « J’ai la chance de travailler en toute confiance, d’avoir plus de congés que la moyenne et d’organiser mon temps comme je le souhaite, sans contrainte d’horaires particuliers ». Autre point essentiel : la situation financière « sécurisante » de son association actuellereposant sur les cotisations des entreprises membres et non sur des subventions.

Peut-on espérer progresser rapidement ? Marion est devenue responsable de service chez France Terre d’Asile, avec un salaire plus conséquent, Paula attend une augmentation pour l’année prochaine – « j’ai confiance ! » – et Pauline a quitté son entreprise pour créer la sienne. Quant à Clara, elle est désormais chargée de mission dans une grande association et satisfaite de son revenu de 2.700€ net mensuel.

Auteur de l'article : Pauline Bian-Gazeau

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