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Anti tabou

Lutter contre les trous de mémoire collective

Des associations et collectifs travaillent à déterrer, parfois littéralement, des faits encore tabous dans l’histoire officielle. Reportage en Espagne, contre l’oubli.

Il fait encore nuit lorsque l’équipe de l’Associación para la Recuperación de la Memoria Historica, composée de jeunes historiens, archéologues et volontaires, charge avec entrain pelles, détecteur de métal et bâches dans la fourgonnette. Ils partent pour deux jours dans un hameau du nord-ouest de l’Espagne, près de Léon, à la recherche du corps d’un homme, Benito Gutierrez Martinez, syndicaliste disparu en 1939, à la fin de la guerre civile espagnole.

Miguel, arrière-petit-fils de Benito, les y attend de pied ferme, entouré de ses oncles et tantes. Ce rendez-vous est planifié depuis des mois. « Vous avez vu ? On est dans le journal ce matin ! » Pour l’association, communiquer sur les fouilles est important. Cela permet d’y convier les curieux et de délier les langues sur un sujet encore tabou, 80 ans après les faits. Au sortir de la dictature de Franco en 1977, une loi d’amnistie a été votée pour tous les crimes commis depuis 1934.

Il y a plus d’un an, Miguel contactait l’association en leur donnant les informations recueillies auprès de sa famille. Il leur demandait un soutien logistique et professionnel. Éviter aux familles de devoir engager des frais est l’un des leitmotivs de l’association, qui reçoit des mails du monde entier de descendants de disparus espagnols.

Photo : Omar Perez

Recoupage d’information, archivages, autorisations d’accéder aux terrains, repérages sur place… les formalités ont été nombreuses avant la date de l’exhumation. Une pelleteuse, louée par l’association, prend la tête du cortège pour se rendre dans un champ au milieu de la rocaille. Dans la benne, chacun y va de sa version. C’est dans un terrain surélevé, aux alentours arides, que Benito aurait été fusillé après s’y être caché plusieurs mois. L’équipe se met en quête d’indices sous les yeux de la famille impatiente. Des restes de balles sont retrouvés, mais très vite identifiés comme postérieurs aux faits.

Un millier de corps en 15 ans

La pelleteuse poursuit son travail en creusant des tranchées pendant que la famille et les volontaires partagent de la charcuterie de la région. Entre deux bouchées, ça parle de fronts et d’anecdotes passées. D’histoire, en somme, au-delà de celle de Benito.

Malgré l’entrain de l’équipe, le corps ne sera pas retrouvé lors de cette fouille. Depuis 2000, l’association a permis l’identification d’un millier de corps dans tout le pays. Elle entend ainsi faire pression sur le gouvernement pour la reconnaissance de pans historiques occultés, sur lesquels la justice n’est jamais intervenue. « Il y a urgence, s’alarme Alejandro, historien de l’association qui termine une thèse. Les derniers témoins directs s’éteignent. » L’accès à certains nouveaux documents d’archives permet néanmoins de poursuivre le travail.

souvenir

Photo : Associación para la Recuperación de la Memoria Histórica

Quand des ossements sont retrouvés, un signalement est déposé auprès de la gendarmerie. « Nous savons que cela ne sert à rien, reconnaît Marco. Mais nous faisons notre travail et déléguons la responsabilité aux autorités qui devraient enquêter. » La reconnaissance des corps est, par exemple, réalisée gracieusement par un laboratoire argentin. Les financements de l’association, eux, proviennent surtout de fonds internationaux : un prix en droits humains Abraham Lincoln obtenu il y a deux ans, des dons d’un syndicat d’électriciens norvégiens ou la cotisation des membres.

Des initiatives locales se développent de plus en plus en Espagne. A Valladoid, par exemple, la municipalité mandate actuellement des archéologues pour réaliser des fouilles dans des fosses communes.

En France et dans le monde

Chaque pays a des paies à panser. En Argentine, l’association militante la plus connue depuis la dictature est celle des Mères de la place de mai, ces femmes qui se réunissent une fois par semaine face au bâtiment du gouvernement pour exiger la vérité sur leurs enfants disparus sous le régime militaire. Le collectif H.I.J.O.S. (« F.I.L.S. » pour « Fils et filles pour l’identité et la justice et contre l’oubli et le silence ») se bat notamment pour retrouver, dans le monde entier, les enfants argentins enlevés sous la dictature.

"Marche de la résistance" en Argentine. Photo : Association Madres

« Marche de la résistance » en Argentine. Photo : Association Madres

En France, de nombreuses associations militent pour combler les trous de l’histoire officielle. Génériques, par exemple, a mis sur pied un impressionnant catalogue numérique sur l’histoire de l’immigration. A Nantes, l’association Les anneaux de la mémoire sensibilise depuis 1991 le grand public à l’histoire de l’esclavage à travers notamment des visites guidées thématiques de la ville. Et ces efforts de la société civile ne sont pas vains. Un mémorial de l’abolition de l’esclavage a vu le jour sur les quais de la Loire tandis que, au niveau national, l’esclavage a été reconnu comme un crime contre l’humanité en 2011.

D’autres structures, à l’image du MRAP, tentent de lever le voile sur des événements de la guerre d’Algérie, comme le massacre d’octobre 1961 à Paris. Une période encore chargée de tabous, mais que la mémoire officielle intègre peu à peu. Le président de la République François Hollande vient ainsi de reconnaître « les responsabilités de la France » dans le drame des harkis, « abandonnés » sur place suite à la signature des accords de paix.

Auteur de l'article : Caroline Venaille

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