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Education financière: apprivoisez votre compte en banque

C’est bien de gagner de l’argent, mais encore faut-il savoir le dépenser. De nombreuses structures se dédient à l’éducation financière du public. Reportage au Brésil, où le domptage de budget est devenu une cause nationale.

« Combien dépensez-vous par mois en produits d’hygiène personnelle ? » Silence gêné dans la salle. « En fruits et légumes, peut-être ? En sorties ? » Toujours rien. En 30 secondes, Carlos Tardin a prouvé à ses élèves qu’ils manquaient de maîtrise sur leur bas de laine.

Le cours – gratuit – a lieu à l’Ecole d’éducation financière, une institution publique du centre de Rio de Janeiro. Parmi les participants de 20 à 70 ans, se trouve Jeane, 24 ans, qui a déjà dynamité certaines habitudes : « J’achetais beaucoup de vêtements à crédit, en fermant les yeux, sourit-elle. Aujourd’hui, je ne fais plus que des dépenses liées à mes études. »

Projetés sur le mur blanc, les outils de domptage financier défilent. Un tableau pour estimer le coût de travaux (« et vous pouvez négocier avec le maçon ! », rappelle le professeur). Un listing pour savoir combien coûte vraiment une voiture, en incluant réparations, assurance, stationnement et éventuel pneu crevé. « Pour le budget courses, il faut ajouter l’inflation, non ? », s’aventure un élève. « Bien vu ! », s’exclame Carlos, en ajoutant une ligne au tableau.

« Protection mentale contre la pub » et les offres de crédit

En 4 ans d’existence, l’Ecole a ainsi formé plus de 22.000 Brésiliens à la gestion de leur budget mais aussi aux différents types de prêts et de placements. Felipe, 25 ans, songe à investir dans des bons du Trésor pour acheter un jour un appartement.

« En 2010, le Brésil a adopté un plan directeur national pour l’éducation financière, c’est quasiment unique au monde. La matière arrive au collège et est testée en primaire, par exemple », expose Maud Chalamet, spécialiste en psychologie économique et jeune directrice de Positive Planet Brésil (ex-PlaNet Finance).

Il y avait urgence : avec les programmes sociaux du président Lula (2002-2010), des millions de Brésiliens sont sortis de la pauvreté pour accéder à la consommation et au crédit, mais de façon souvent incontrôlée, ensorcelés par les banques et le marketing. Résultat : 70% des habitants dépensent plus que ce qu’ils gagnent et 9% des familles sont surendettées.

« L’offre de crédit est vraiment lâche. Le jeune qui reçoit son premier salaire, s’il prend de mauvaises habitudes, est vite pris à la gorge. Il faut créer une protection mentale contre la pub ! », s’insurge Carlos Tardin.

Apprendre à épargner pour réaliser ses rêves

Au Brésil, des dizaines d’associations, entreprises et organes publics enseignent l’éducation financière. Positive Planet, par exemple, a formé des salariés de Hewlett Packard et s’active maintenant chez Samsung. « L’employeur fait appel à nous car les salariés endettés sont soucieux, souvent absents et même fatigués parce qu’ils prennent un deuxième emploi en parallèle », décrit Maud Chalamet.

L’ONG forme des « multiplicateurs » qui aident ensuite leurs collègues, sur leur temps de travail, à assainir leurs finances. « La phase du diagnostic est douloureuse car beaucoup naviguent à vue, ils ne connaissent pas la gravité de leur situation », poursuit la directrice de Positive Planet. Crédits à la consommation, mensualités du téléphone portable ou des dernières baskets… Tout y passe.

Vient ensuite le moment de l’action : renoncer à certains frais, changer de fournisseur internet, identifier les emprunts au taux d’intérêt le plus élevé pour les rembourser en priorité… « Ca inclut de la psychologie économique : la décision d’achat est liée à notre rapport au désir et à la frustration. Il faut travailler là-dessus », conclut Maud Chalamet.

En sabrant dans les dépenses inutiles, des salariés parviennent à partir en voyage pour la première fois. D’autres réorientent carrément leur avenir : « Au bout de 5 mois de contrôle de nos dépenses, avec ma petite amie, j’ai pu acheter un terrain. Il reste de quoi me payer des cours d’anglais et je vais reprendre l’université », raconte ainsi un salarié de Hewlett Packard. Opération domptage accomplie !

En France, une pratique encore balbutiante

« Quand on donne les clés d’une voiture à un jeune, on lui a appris à conduire avant ; mais quand on lui donne une carte bleue, on ne lui enseigne pas les règles du jeu. L’argent est encore un sujet tabou en France. » Le constat est de Carmen Lazaro, ancienne banquière, aujourd’hui formatrice en Languedoc-Roussillon pour Finances et pédagogie. Cette association forme 38.000 personnes par an, dont 10.000 jeunes, par exemple dans les missions locales et les lycées professionnels. « On leur donne des clés pour maîtriser les choses. Dès la pause, certains appellent leur banque pour prendre rendez-vous afin de renégocier leur découvert ! », sourit la formatrice.

Via son site La finance pour tous, visité 4 millions de fois en 2015, l’Institut pour l’Education Financière du Public (IEFP) diffuse lui aussi des outils d’éducation financière, notamment pour les enseignants. Martine Kerneves, l’une des salariées, forme également des jeunes, par exemple chez Envol, un dispositif destiné aux lycéens prometteurs. « Nous les coachons pour établir leur budget étudiant : une éventuelle bourse, l’aide des parents, les rentrées exceptionnelles lors d’un anniversaire ou de Noël, le loyer, l’alimentation, le transport… Beaucoup réalisent qu’ils  doivent se constituer un matelas de sécurité, et cherchent alors un job d’été. »

En parallèle de ces initiatives, les autorités françaises réfléchissent à un plan pour l’éducation financière, avec notamment des « Points conseil budget » pour lutter contre le surendettement.

=> Vous êtes étudiant(e) et le sujet vous intéresse ? Participez au Grand Prix de « La Finance pour tous », sur le thème « Donner du sens à la finance ». Inscriptions ouvertes jusqu’à fin avril !

Auteur de l'article : Hélène Seingier

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